De Gibraltar aux Canaries

À peu de choses près, nous mettons notre plan en pratique : le vent, peu respectueux du travail de prédiction des météorologues, continue à s’époumoner au-delà de seize heures. C’est donc à un peu plus de dix-sept heures que nous quittons la Marina Alcaidesa et Gibraltar.

Pour nous accompagner vers les mers du Sud…
Bye bye le Rocher!

Nous longeons la côte jusqu’à Tarifa pour ne pas avoir trop de courant de face, puis mettons le clignotant à gauche pour traverser le rail du détroit en direction du cap Espartel, à l’ouest de Tanger. Le vent nous pousse bien, et la traversée est avalée en douceur. La mer annoncée n’est pas au rendez-vous. La nuit est claire et le ciel étoilé à souhait.

Pas au rendez-vous la mer ? Juste qu’en Lady qui se doit de rappeler au bas peuple qui tient le manche, elle a décidé de nous prendre par surprise : après trois ou quatre heures de tranquillité, nous tombons sur des vagues croisées qui transforment ce pauvre Kousk Eol en piteuse casserole. Surtout que les flots, taquins, se sont alliés à leur pote Éole qui nous laisse un peu tomber : rien pour appuyer un peu sur les voiles… Les deux malheureux de la couchette avant ne dormiront que par intermittence cette nuit. Une bonne nouvelle tout de même : la toile anti-roulis fonctionne !

Dimanche 24 novembre 2019. Y en aurait pas un qui a dit en se levant : « L’an prochain j’achète une télé et je regarde le Vendée Globe dans mon salon ! » ? C’est la première « vraie » nuit en mer pour certains, où l’on ne voit plus les côtes : petit moment d’émotion… Du coup, petit déjeuner en terrasse, ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps, avec baguette chaude en guise de croissants. Cool.

Visiteurs du jour.

La demi-douzaine de voiliers qui avait choisi la même option que nous pour quitter Gibraltar est toujours groupée à quelques milles autour de Kousk Eol.

On vous passe la bonite qui a eu le malheur de croiser notre route et qui agrémentera notre déjeuner avec un peu de wasabi. Le vrai évènement de la journée est que, pour faire plaisir au petit qui trépignait depuis un moment, le Code D1 est installé : nous reprenons presque deux nœuds de vitesse. Mais ça ne dure pas : le vent tombe vraiment et il faut se résoudre à brûler un peu de résidu organique fossile…

Lever de soleil.

Aujourd’hui, les voiliers de l’ARC2 s’élancent de Las Palmas vers les Antilles : deux cents voiliers qui voyagent de concert. L’ARC permet ainsi à des équipages qui autrement resteraient de ce côté de l’Atlantique de faire « LEUR » traversée, en prenant en charge les aspects de logistique, météo et sécurité. Ça devrait faire de la place dans la marina !

La houle, majestueuse, s’est maintenant installée : cette fois-ci c’est sûr, nous ne sommes plus en Méditerranée.

20 heures 45 : tout d’un coup, le bateau se met à virer à cent quatre-vingts degrés, sans prévenir… Rapide investigation : c’est la goupille de l’axe du vérin du pilote qui a cassé. Pas trop de mal, sauf qu’il faut être un peu contorsionniste pour aller démonter l’axe du secteur de barre. Un quart d’heure plus tard, tout est rentré dans l’ordre. On jettera un coup d’œil demain pour vérifier qu’il n’y a pas de jeu.

Vent arrière de nuit.

Lundi 25. La nuit fut particulièrement tranquille, au moteur sur une douce et régulière houle. Il fallait rester sur ses gardes : nous sommes sur une route commerciale, et plusieurs cargos ou pétroliers nous croiseront. Sur les coups de neuf heures, le vent fait mine de se réveiller lui aussi, doucement. Le Code D est mis à poste et déhale Kousk Eol à plus de cinq nœuds : on a déjà vu mieux, mais c’est toujours ça d’économisé en carburant, surtout que la météo prévoit d’autres périodes de calme.

Sous Code D.
Comme d’hab, c’est le pilote qui fait tout…

Le groupe de voiliers parti en même temps que Kousk Eol de Gibraltar commence à se disperser. Kawaine II est repassé devant, allant plus vite au moteur que nous. Casablanca est à environ quarante-cinq milles à l’est : cette fois, nous nous éloignons des côtes africaines.

Une barque avec deux pêcheurs à bord passe nous voir en faisant le signe de fumer. Comment leur expliquer que nous ne sommes tout au plus qu’une bande d’ivrognes, pas de fumeurs ? À la place, nous leur offrons des biscuits qui sont acceptés avec de grands sourires et force remerciements. Leur barque n’est pas bien grande, avec un petit moteur hors-bord (et un deuxième au cas où), à environ vingt-cinq milles de la côte.

Puis devinez quoi ? Le vent continue à faiblir les copains, tout en passant sournoisement à l’arrière, allure que n’aime pas le Code D. Cette fois-ci, Yan n’a même pas le temps de dire : « On met le spi ! ». Lequel nous permet de reprendre presque deux nœuds sur la bonne route.

Préparation du spi.
Quelques minutes plus tard…
Sous spi…

Et le spi tiendra jusqu’au soir, où nous le remplaçons par le génois tangoné pour la nuit : nous avançons autour de quatre nœuds et demi. On a connu des jours meilleurs, mais on avance, et dans la bonne direction. La nuit, elle, est magnifique : la Voie Lactée est immanquable au-dessus de nos têtes. Quelques étoiles filantes zèbrent la voûte céleste, mais les vœux de vent meilleur n’ont pas l’air de fonctionner…

Puis vers cinq heures, il faut remettre le moteur. Que nous remplaçons ver huit heures trente par la voile magique, le Code D : six nœuds et demi ! Les affaires reprennent ! Mais bien sûr, le vent repasse sur l’arrière, et le Code D laisse la place au spi. Pourvu que ça dure…

Les deux lignes de pêche sont mises à l’eau, rituel maintenant quotidien. Avec la question non moins rituelle : « Qu’est-ce qu’on mange à midi3 ? ». Parce que manger est un moment d’une importance extrême à bord. Juste pour vous donner une idée de menu type, d’une banalité confondante :

  • Aimable mise en bouche pour ouvrir les papilles : toasts recouverts d’un soupçon de pâté à l’andouille de Guéméné.
  • Entrée : sashimis de thon de ligne, pêché de l’heure, subtilement agrémenté de sauce soja et wasabi.
  • Plat de résistance : filet de thon mi-cuit accompagné de son riz rehaussé d’une préparation gourmande tomates-oignons-épices du monde.
  • Fromage de brebis vieilli dans les grottes du pays basque espagnol.
  • Fruits du verger catalan ; pomme, banane, orange.
  • Expresso et son carré de turròn duro.

Réflexion de Jacques : « Vivement que Yan débarque pour qu’on puisse remanger sainement : sandwiches biscotte-fromage, pâtes à l’eau, boite de pâté Hénaff, Bounty… Des trucs naturels, quoi. ». Puis les vieux du bord s’octroient en général une petite sieste pendant que la jeunesse s’éclate à pousser Kousk Eol dans ses retranchements, mode régate.

C’est quoi ce spi rouge à notre tribord avant ? L’AIS4 dénonce Yolo, un voilier français visiblement sur la même route que nous. L’impudent ne sait pas (encore) que le protocole veut qu’il admire notre tableau de bord, pas l’étrave. Surtout depuis qu’on y a apposé l’autocollant de la vahiné Hinano… Il va vite apprendre, le bougre !

Yolo sous spi.

Aujourd’hui, midi trente, Kousk Eol a fait à peu près la moitié du chemin vers Las Palmas, soit trois cent cinquante milles. Vous avez déjà compris que ce n’est pas cette fois que nous battrons des records. Mais on s’en bout les cailles : même si l’équipage – Hervé, François et Yan, des bouffeurs d’écoutes sempiternellement sur la brèche – n’a pas été recruté à Sybaris, l’ambiance est bon enfant à bord, le second degré redoutable et l’énergie débordante dès qu’il y a une manœuvre à effectuer. Et il y en a !

Coucher de soleil.

Mercredi 27 novembre. Quarts bonhommes, spi tangoné sur une houle longue. Comme les batteries ne se sont pas complètement chargées hier, le moteur est sollicité en fin de nuit pour soutenir le pilote. En effet, sous spi, cap au sud-ouest, les panneaux solaires sont masqués une grande partie de la journée et le peu de photons qui leur tombent dessus peine à extraire les électrons requis. Quant à l’éolienne, son préavis de grève illimité au portant reste d’actualité… Effet de bord comique : Yan se lève en sursaut au bruit du moteur, et bondit vers la cabine d’Hervé pour l’empêcher de ronfler…

Ces bougres de Yan, Hervé et François, encore eux, irrespectueux des coutumes du bord, sont déjà à hisser le spi au milieu du petit déjeuner : « Il faut que ça pulse ! ». Les ancêtres sages continuent imperturbables sous les quolibets à savourer leurs muffins grillés au beurre salé et confiture d’ananas : « La grimace de la hideuse baudroie n’atteint pas le majestueux lagénorhynque ! ». Las Palmas est à deux cent soixante-cinq milles : si tout va bien on y est en deux jours. Et la veille du retour de Yan en métropole : c’est la première fois qu’il est totalement déconnecté de ses chantiers…

Toujours sous spi…

Jeudi 28. Un peu avant huit heures, un petit café pour se réveiller… Et ça recommence ! « On empanne et on met le spi ! » « On finirait pas le café d’abord ? » « Ouais, mais on met le spi ! » « Mais le café ? Et il ne fait même pas jour… » « Allez, quoi, on met le spi ! ». Une croisière, ça ?

Neuf heures trente : Lanzarote émerge sous les nuages, à une trentaine de milles au sud. Le vent s’est un peu levé et Kousk Eol file à huit nœuds, ce qui n’empêche pas un groupe de dauphins de nous narguer…

Et la politique dans tout ça ? Il faut dire que nous avons deux bretteurs affûtés à bord, et que les discussions sont souvent animées, voire passionnées. Et il y a du temps pour débattre, sur un bateau. Mais les avis restent tranchés. Nos élus, et beaucoup y passent, doivent avoir les acouphènes qui les chatouillent. Mais ils l’ont bien cherché. Et si les convictions sont fortes, les débats se font entre gentlemen, même s’ils campent généralement sur leurs positions.

Atmosphère studieuse à bord.

Quinze heures : Las Palmas n’est plus qu’à cent dix milles. On devrait y arriver pour le petit déjeuner demain matin. Quant au spi du petit déjeuner de ce matin, il continue à nous tirer à un bon train. Puis les degrés Beaufort s’excitent un peu : il faut affaler et passer à nouveau au couple génois/tangon en fin d’après-midi. Ce sera plus tranquille pour la nuit.

Heu… Pas vraiment : le vent grimpe entre vingt-cinq et trente nœuds, et la mer se forme. Il sera impossible de dormir cette nuit tant le bateau roule. Mais nous filons bon train, avec des pointes à plus de dix nœuds, et arrivons à Las Palmas au point du jour. Pour nous faire dire qu’il faut attendre à l’ancre pour une place dans la marina ! La douche sera pour plus tard.

Équipier essayant de récupérer.

Trois heures plus tard, fatigués d’attendre au mouillage, nous gonflons l’annexe et nous pointons à la capitainerie, pour y découvrir une (très !) longue queue de prétendants à une place au port… Nous avons l’explication : l’ARC et ses deux cents participants a fait virer cent cinquante clients réguliers du port, qui retournent tous en même temps à leur place, avec en plus tous ceux qui attendaient un emplacement avant la traversée, comme nous… Bref : nous sommes finalement à quai trois heures plus tard. Et à nous les douches et les tapas dans le vieux Las Palmas !

Samedi 30. C’est aujourd’hui que Yan nous quitte pour retrouver les frimas de Grenoble, des trémolos dans la voix et des images plein les yeux et la tête. Nous devrions retrouver nos poids « normaux » sous peu… Le départ est prévu lundi 2 décembre : le complément de courses, surtout du frais, est fait. Les derniers bricolages occuperont le dimanche.

¨Préparation du grand pavois…

Et comme d’hab, on vous racontera la suite après l’arrivée à Pointe à Pitre, autour du 20 décembre.

Peut-être.

Si vous êtes sages.

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1 Le Code D est une sorte de spinnaker asymétrique, grande voile d’avant dont la surface est deux fois et demi celle du génois.

2 Atlantic Rally for Cruisers.

3 Et son pendant en début d’après-midi : « Qu’est-ce qu’on mange ce soir ? ».

4 AIS : Automatic Identification System. Informations sur les navires, transmises par radio et affichable sur l’ordinateur de navigation.

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