Bilan de la traversée Praia-Salvador

Cette traversée est la première « vraie » traversée pour Kousk Eol. Si nous avons pu le tester pendant 3 ans avant le grand départ, par toutes conditions, de la pétole à la tempête (60 nds de vent), les plus longues « traversées » représentaient en général moins de deux jours de navigation.

Kousk Eol a confirmé ses qualités de fin coursier : peut-être pas aussi confortable qu’un bateau dit « de grand voyage », mais là où les voyageurs rencontrés aux différentes escales nous disaient être contents lorsqu’ils faisaient des moyennes de 120 milles par 24 heures, nous faisons régulièrement entre 160 et presque 200 milles, sans maltraiter le bateau. L’agilité est aussi un critère important, pour éviter une dépression, rejoindre plus vite un mouillage, etc.

Le Centurion 45s est un très bon bateau, solide et marin, passant bien la vague. Nous n’hésitons pas à réduire dès que le vent monte : le bateau gîte moins, et la vitesse ne s’en ressent pratiquement pas. Et le matériel souffre moins.

Notre installation électrique répond à nos attentes : tous les soirs (sauf une journée de calme sous ciel couvert, où nous avons dû mettre le moteur pendant moins de 2 heures), les batteries sont chargées, et comme l’alizé est puissant ici, l’éolienne continue à travailler la plupart des nuits.

Iridium n’a pas flanché, et nous avons récupéré nos gribs lorsque nous en avions besoin.

Nos 500 litres d’eau couvrent plus que nos besoins : nous n’utiliserons qu’un réservoir et un tiers du 2e. Le dessalinisateur n’a pas été mis à contribution pour l’instant.

Quant au fuel, nous aurons consommé moins de 10 litres de mouillage à mouillage sur cette traversée !

Il y a néanmoins plusieurs points que nous devons améliorer :

  • Le carré manque cruellement de mains courantes et les planchers sont glissants : faire les acrobates pendant 15 jours nous convainc d’y remédier !
  • À la gîte, l’eau ne s’évacue pas bien sur les capots AR et pénètre dans les fonds : lorsqu’on est sur le même bord pendant une semaine ou plus , par mer formée ou voire sous des grains tropicaux, c’est un certain nombre de litres qui a trouvé le chemin des fonds de la coque !
  • L’interconnexion des équipements de navigation via le bus SeaTalk a montré des signes de faiblesse récurrents, la source des problèmes étant de mauvaises connexions et une mauvaise isolation à l’eau (de mer principalement). Nous avons fini par déconnecter une partie des instruments pour ne garder que l’unité de contrôle du pilote, et ainsi avoir un pilote fiable. Du coup, il a fallu ressortir le GPS USB pour qu’OpenCPN puisse continuer son travail.
  • Le boulon qui tient la barre sur son axe se défait régulièrement : il faudra mettre un contre-boulon et peut-être mettre de la colle-frein.
  • La table du carré supporte mal de servir de cale pour les équipiers en perte d’équilibre, et menace de vivre sa vie en totale indépendance avec son pied…
  • Les joints des capots de pont ne remplissent plus leur rôle, et l’eau s’infiltre dans le carré et la cabine avant. Idem pour le joint au passage du mat à travers le roof.
  • Plus quelques autres petits problèmes…

Bref, on devrait avoir à s’occuper un peu à Salvador !

Traversée Praia/Salvador-Semaine 2 : 14- 22 septembre 2013

Cette fois-ci, les alizés sont bien accrochés : vent de sud-est 15 à 20 nœuds, Kousk Eol file à pratiquement 8 nœuds au travers en direction de Salvador, dans une houle relativement bien formée.

Nous pêchons enfin notre premier poisson : un joli thon rouge de 4-5 Kg, vite transformé en carpaccio et steaks. Menu du jour : darnes de thon rouge de ligne légèrement poêlées, relevées au jus de citron vert du Cap éponyme, accompagnées de leurs pommes de terre de Praia en pagne des savanes, le tout arrosé d’un vinho tinto Frei Joaõ. Un pur régal ! Ceci sans vouloir minimiser la valeur des coquillettes dans la diététique du marin, bien sûr.

ob_645adc167a44cfc1c2e8b93209a348f6_clau0899-1024x768 ob_ef6196673b586815d49a75df08ff21c8_clau0917-1024x768 ob_28bf12aa4151d0f0093ae50ba0cfc204_imgp1345-1024x495

L’équateur est franchi le 15 septembre à 22h07 TU exactement, par 24°39 de longitude ouest. Champagne et foie gras de rigueur, en n’oubliant pas le 5e convive : Neptune ! C’est une grande première pour tout l’équipage et nous sommes tous un peu émus par ce baptême…

ob_49fe1a7722a8d687b1f0a361fa2ad4d5_clau0921-1024x720
Juste avant le passage de l’équateur…
ob_49fe1a7722a8d687b1f0a361fa2ad4d5_clau0921-1024x720-envers
… Et juste après.

Encore, ou plus que 1000 milles pour Salvador.

Nous continuons à faire décoller des bancs de poissons volants chassés par les fous et autres espadons. Magnifique spectacle ! Mais quand on y pense, alors qu’à la télé on peut profiter d’émissions de qualité et de grande profondeur telles que Secret Story , le Loft ou Koh Lanta, sans parler des émissions qui en parlent… Ici la nature nous offre tous les jours le même spectacle. C’est bien le fond du problème : la nature, au contraire de la télévision, ne sait pas se renouveler… Bon d’accord, le plané des puffins au ras des vagues, autour du bateau, ça a un côté un peu magique. Les poissons volants rasant la houle, se relançant d’un coup de queue avant de plonger parfois 100 m plus loin, un fou aux caudales (lire : « aux fesses », mais l’article scientifique sur les fesses des poissons volants reste à écrire), on ne voit pas ça dans toutes les piscines. Mais si on y réfléchit, ils font ça tous les jours, depuis des lustres . Et je ne parle même pas des couchers de soleil : tous les soirs à peu près à la même heure, toujours dans des nuances flamboyantes . Alors le côté novateur…

Et Kousk Eol, tel le valeureux Hollandais Volant glissant sur la crête moutonneuse de la houle majestueuse dans l’immensité de l’océan, sous l’infini de la voûte céleste, continue infatigablement sa chevauchée, emportant son valeureux équipage vers des horizons inconnus et… Bon : je déconne !

Les alizés continuent de souffler, sans faiblir : la moyenne remonte, avec des journées à plus de 180 milles. Entre 20 et 30 nœuds de vent tous les jours, un peu plus sous les grains, de travers comme la houle: si les moyennes sont plus qu’honorables, le confort à bord s’en ressent. Hublots fermés, humidité, gîte, roulis : nous serons contents de tester d’autres conditions. Entre temps, nous redécouvrons les avantages de descendre de quadrumanes : les déplacements à bord se font autant, sinon plus, avec les mains qu’avec les pieds !

Même le pilote commence à montrer des signes de fatigue : il se déconnecte de temps en temps, avec des messages d’erreur du calculateur plutôt abscons.

ob_ac537bb03124a9dca98e0c8ce1865063_imgp1278-1024x576
Marin expérimenté ayant le pilote à l’œil…

Mais sur un tour du monde comme nous l’envisageons, les traversées ne représentent qu’environ 20 % de la navigation : le reste, c’est le plan, se déroule autour de mouillages forcément idylliques. Et les traversées permettent de ne pas perdre la main !

24h de la vie à bord de Kousk Eol

En traversée, un rythme s’installe progressivement et naturellement. Au petit jour, l’équipage se retrouve dans le cockpit, si le temps le permet, pour un café et des tartines, et causer des événements de la nuit : changement de voiles, incidents. Puis chacun s’occupe selon sa nature : au moins un équipier reste sur le pont pour surveiller la route, raffiner les réglages ; les autres vont se laver, lisent, se reposent, discutent, vérifient la route sur la carte. Autour de la mi-journée, on essaie de se faire un « vrai » repas, un peu structuré : pas toujours facile lorsque le bateau est à la gîte et bouge ! Puis l’après-midi est l’occasion d’autres petites siestes, lectures, discussions, bricolages divers (il y a toujours quelque chose à faire sur un bateau), re-réglages, vaisselle, … Et enfin, vers moins-dix, c’est l’heure vraiment conviviale : l’apéro ! Rassurez-vous : point de beuverie à bord (Si, si Cathy : je t’assure!) ! Il faut garder l’esprit clair : en général, une petite binouze, voire un verre de vin ou un ti-punch. Puis vient le repas du soir, souvent plus succinct que celui de midi, suivi de l’organisation de la nuit. A l’heure ronde suivant le repas, le premier quart démarre : 2h30 de veille, seul sur le pont. Et ainsi de suite jusqu’au jour et au petit café. Et la nuit suivante, on décale d’un cran.

21 septembre : ça sent la fin !

Ça y est : moins de 160 milles à courir pour Salvador ! On commence à retrouver du trafic sur l’eau, imposant une veille plus active . Le canal 16 de la VHF reprend vie. Des halos de lumière commencent à pointer au dessus de l’horizon. La première caïpirinha devient LE sujet de conversation… Et le temps s’y met : le vent adonne, on ressort toute la toile et Kousk Eol fait des pointes à 9 nœuds.

22 septembre : les dernières heures ?

Le vent tombe… Le feu de navigation tribord nous lâche en pleine nuit… Un train de grains brumeux et peu actifs nous passe dessus… Et la côte est en vue au lever du jour, avec les premiers immeubles de Salvador ! Mais nous nous traînons à 2 nœuds… La VHF joue de la samba sur le canal 16 : pas de doute, nous arrivons au Brésil ! Nous finissons au moteur et arrivons enfin au Terminal Nautico da Bahia, petite marina juste sous le Pelourinho et son ascenseur le Lacerda : la caïpirinha ne devrait être qu’une formalité !

ob_1e44d65f05eb033733a953f3d48a91a3_clau0942-1024x756
Arrivée à Salvador!
Petit résumé de ces 2 semaines (pour les pressés)

Première semaine tribord amure, cap erratique et chaotique (vent, pluie, mer) vers l’Afrique pour fuir Umberto et trouver des conditions plus favorables.

Long bord bâbord amure rectiligne de presque 1500 milles direct sur Salvador pour la deuxième semaine, avec passage de l’équateur, au bon plein dans un vent qui ne faiblira quasiment jamais, avec une houle un peu mieux formée.

Kousk Eol aura parcouru 2380 milles, soit 400 milles de plus que la route directe, à la moyenne de 6,7 nœuds, en moins de 15 jours : merci Umberto !

ob_fdd311_traverseepraiasalvador-574x623 ob_dacdeb080583788b91e49408187d6c7e_gribumberto

Le trajet et le grib montrant Unberto se renforçant..

Article de culture générale et technique: GRIBs et prédiction météorologique

Toujours dans l’espoir, même infinitésimal, de voir évoluer positivement la compréhension de la chose marine parmi nos fidèles lecteurs, l’équipage de Kousk Eol vous propose son 2e article de culture générale : comment savoir le temps qu’il fera demain et au-delà, alors qu’on n’a même pas la télé ?

Et la réponse est ? Je vous le donne en mille : les fichiers GRIB ! Ces fichiers magiques couvrent une zone géographique choisie et contiennent, sous forme codée, les informations sur le temps pour une période donnée : direction et force du vent, hauteur des vagues, quantité de pluie, température, …

Pour continuer dans la magie, ces fichiers peuvent afficher leurs informations en sur-impression de nos cartes électroniques de navigation, permettant (ça, c’est la théorie) d’adapter sa route pour profiter des conditions les plus favorables (le plus souvent, des moins défavorables).

Mais comment donc récupérer ces fichiers, me direz-vous, alors qu’il y a encore moins de Freebox (ou équivalent) que de télé à bord de Kous Eol ? Eh oui, les frangins DD et le Glaude, qui ont facilement tendance à se la péter quand ils le peuvent, ont ici joué plutôt cheap… Là, on entre dans le domaine de la magie noire : on utilise Iridium, bien sûr !

Iridium, c’est une technologie d’enfer, avec son propre réseau de satellites (un peu comme le GPS), qui permet de communiquer à partir de n’importe quel point du globe vers n’importe quel autre point du globe, en utilisant un bête téléphone portable .

Et c’est là que le bât blesse, que la belle histoire s’abîme… Parce que le téléphone, il n’a rien à voir avec votre smartphone. Il est gros, il a un tout petit écran noir et blanc, un interface utilisateur et une ergonomie à chier propres à pousser à bout l’ange le plus compréhensif, une fonction transfert de données limitée à quelques kilo-octets par seconde (si votre Freebox, ou équivalent, vous offrait 1 giga-octet par seconde, c’est à dire un million de fois plus rapide, vous changeriez de fournisseur illico), et les communications coûtent cher. Mais c’est quasiment le seul lien pratique avec le reste du monde dit civilisé. Donc sur Kousk Eol on a un Iridium.

Si vous avez bien suivi jusque là, vous en aurez aisément déduit que la taille du fichier GRIB à récupérer est un paramètre d’une importance cruciale . Si le fichier est trop gros, il coûtera cher, mettra une éternité à être transféré sur l’ordinateur du bord, et donc la transmission aura très certainement l’opportunité d’être interrompue (par exemple parce qu’un gros nuage à grain cachera le satellite…), nécessitant une retransmission, donc d’autres coûts et une augmentation du niveau d’énervement du skipper.

Donc il vaut mieux un petit fichier. Oui, mais alors, contiendra-t-il suffisamment d’information pour permettre de mettre sur pied la stratégie d’enfer qui garantira une arrivée à Salvador avant la fermeture du dernier bistrot ?

Et c’est là que ça devient intéressant… Que les discussions passionnées s’engagent… Étendue de la zone, point d’observation tous les degrés ? Les demi-degrés ? Prévisions sur 3 jours ? Sur 5 Jours ? Bref, on s’est mis d’accord une fois pour toutes après étude objective de tous les arguments avancés : pour le milieu de l’océan, ce sera une prévision sur 3 jours avec point toutes les 12 heures, maillage au degré, zone plus ou moins carrée de 8 à 10 degrés de côtés. Soit moins de 8 Ko à transférer. Soit environ 2 minutes de transfert tout compris…

L’image ci-dessous montre la formation du cyclone sur le Cap Vert : on comprend mieux pourquoi nous avons dû nous dérouter vers le sud-est avant de rencontrer des vent (et des mers!) plus favorables pour nous pousser vers le sud-ouest.

ob_dacdeb080583788b91e49408187d6c7e_gribumberto
Fichier GRIB montrant la formation de Umberto, et pourquoi nous étions poussés vers l’Afrique…

Le vent a forci les 2 jours suivants et la mer n’a pas aidé à avoir une navigation sereine…