De Darwin à l’île Christmas – 1er au 11 septembre 2016

1er septembre. Le départ du ponton est émouvant : Philippe, ce n’est qu’un au-revoir !

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L’équipe de choc.
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Et c’est parti…

Puis nous nous dirigeons vers l ‘écluse à la vitesse réglementaire, deux nœuds.

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Vers l’écluse.
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Dans l’écluse.
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Et finalement, sortis de l’écluse.

 

Dernier stop à la pompe pour refaire les pleins de gas-oil, et cette fois nous y allons. Bien évidemment, nous sortons à marée basse : cinquante centimètres sous la quille… Ça motive pour suivre les alignements ! Prochaine étape : Christmas Island, ou les Îles Coco, ou alors Maurice… Vous pouvez en profiter pour éteindre votre ordinateur pendant quelque temps.

Ça y est, nous sommes à nouveau sur l’eau, à deux cette fois, et pour un bon bout de chemin… Quatre mille cinq cents milles jusqu’à Maurice, et mille cinq cents pour Christmas.

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Darwin dans le lointain.

Grand beau pour quitter Darwin, avec un petit vent du nord et pas de vagues. Nous entamerons cette longue traversée par la mer de Timor. Mais ce nouveau départ n’est pas si simple. Une dépression au sud de Darwin perturbe les flux et c’est avec un vent de nord faiblissant que nous commençons. Et en deux heures, nous passons du génois au Code D, puis de nouveau au génois, pour enfin mettre le moteur…

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Ah le Code D!

Nous devrions récupérer les airs de sud-est plus tard. En attendant, le vent passe carrément à l’ouest, lui aussi. En plein dans le nez : on est parti pour faire du près, pas vraiment sur la route de surcroît. Mais tant que la VMG1 reste positive… Nous écopons même de quelques grains à grosses gouttes durant la nuit. On vous l’avait déjà dit : naviguer sur Kousk Eol, ça vous forge un caractère…

À notre sud, le golfe Joseph Bonaparte : il est aussi venu tirer des bords dans le coin, lui ?

La journée s’annonce tranquille, troublée uniquement par l’alarme du pilote indiquant un changement de direction du vent. Oh, léger, le changement : un coup ce sont dix degrés plus au sud, le coup d’après dix degrés plus au nord. Et globalement, nous continuons sur une route nord-ouest au lieu de filer plein ouest. Mais les fichiers GRIB essaient de nous rassurer : demain, le vent devrait passer progressivement au sud puis au sud-est.

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Sur la mer de Timor.

Encore une nuit très tranquille. L’absence de lune fait ressortir des milliers d’étoiles que d’habitude nous ne voyons pas à cause de la pollution. Je dirais bien que le spectacle est féerique, même si je sais, au même titre que le Père Noël n’existe pas2, que les fées ont tendance à s’attribuer indûment un certain nombre de phénomènes particulièrement merveilleux.

Par exemple l’exhibition de dauphins venant tourner autour de Kousk Eol et « allumant » le plancton phosphorescent qui illumine leurs trajectoires la nuit. Ou encore cet impressionnant serpent rayé, à nouveau. Il n’y a pas à dire : la nature est belle, et sans vouloir tomber dans la grandiloquence de certain ex-animateur d’émissions télévisuelles naturalistes donneur de leçons, ce serait pas mal de faire des efforts pour la préserver.

Samedi 3 septembre, seize heures. Plus de deux jours de près, avec un vent autour de dix nœuds et une mer plate : conditions presque idéales. Sauf que nous sommes à quarante degrés de la route directe. Mais enfin, comme l’a prévu la météo, le vent s’oriente progressivement au sud, nous permettant de rectifier notre cap. Nous devrions passer en dessous de l’île de Pulau Roti3 (Sud de Timor) après-demain matin si les conditions se maintiennent.

Évidemment, le vent ne tient pas et au milieu de la nuit il faut mettre le moteur. Juste comme nous passons à côté des plates-formes pétrolières du coin : pourra-t-on y faire le plein ?

Lundi 5 septembre. Après une journée tranquille avec beaucoup de moteur, le vent semble se souvenir qu’il est temps qu’il s’y mette un peu. Nous tentons le Code D pendant vingt minutes, puis le spi, pour repasser au génois tangonné durant la nuit. Ce matin, nous ressortons le spi, pratiquement plein vent arrière. Ashmore Reef n’est plus qu’à une soixantaine de milles au sud : nous avons décidé de ne pas nous y arrêter et de filer sur l’île Christmas, en contournant le sud de Timor. Encore un peu plus de mille milles, mine de rien : une bonne semaine si le vent ne nous lâche pas.

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Sous spi.

Un avion des douanes australiennes nous survole à basse altitude, mais nous ne semblons pas les intéresser. En fait si : dix minutes après, un appel sur le canal 16 de l’Australian Border Force nous demande d’où nous venons et où nous allons, et si nous sommes bien enregistrés à Toulon ! Puis, après un « Have a safe journey. », le calme retombe…

Nous franchissons le passage entre Pulau Roti et Asmore Reef en fin d’après-midi : cette fois, nous sommes bien dans l’océan Indien. Le poissonnier du coin en profite pour écouler sa marchandise avant que le soir ne tombe : un petit thon d’environ cinq kilos se laisse piéger par le rapala4 qui traîne à l’arrière. Juste après un fou brun à bec bleu qui lui s’était entortillé autour du fil de la ligne et qu’on a pu dégager avant qu’il ne se noie. Les oiseaux sont des cons5.

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Il parait que le fou ne se mange pas…
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Par contre, le thon…
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Et il n’y a plus qu’à mettre au frigo avant de déguster…

Mardi 6 septembre. Ne nous réjouissons pas trop vite, mais il semble que le vent soit maintenant établi, plein est autour de douze nœuds. Pour aller plein ouest, ce sera donc du vent arrière, génois tangonné. Mais pour l’instant, la mer ne roule pas trop.

Un problème délicat pourtant : vous vous rappelez les panneaux solaires qui servent à recharger les batteries ? Ils sont sur un portique. Et le portique, il est à l’arrière du bateau. Et quand on va vers l’ouest, à partir du début de l’après-midi, le soleil est sur l’avant, et donc le portique à l’ombre des voiles, surtout quand celles-ci sont en ciseau. Et qui dit ombre dit pas de photons qui doivent arracher des électrons aux panneaux. Du coup, on a du mal à garder les batteries bien chargées, ce qui oblige à débrancher le conservateur. Ça ira mieux quand nous repiquerons vers le sud, mais jusqu’à Christmas, il va falloir jongler.

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Voiles en ciseau.

En tout cas, on avance : nous retrouvons des moyennes journalières autour de sept nœuds, avec des pointes à huit ou neuf. Cette nuit, un beau poisson-volant est entré par un hublot et est venu échouer directement sur la gazinière ! On n’a pas dû bien lui expliquer que son engeance ne sera jamais au menu de gourmets comme nous : bien trop d’arêtes !

Jeudi 8 septembre. Cette fois, ça souffle bien : entre vingt et vingt-cinq nœuds. Au vent arrière, donc ça roule aussi dans une espèce de houle croisée de deux à trois mètres. Mais la moyenne s’améliore : nous devrions arriver à Christmas dans moins de quatre jours : il est temps d’envoyer le fameux email aux douanes, celui qui est censé faire éviter l’amende de trois mille dollars. Durant la nuit, il a fallu ouvrir l’œil sérieusement : l’AIS y allait de bon cœur, montrant des cibles de cargos et autres pétroliers coupant, les inconscients téméraires, notre route. Voici bien longtemps que nous n’avions pas croisé une vraie voie maritime.

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Et un lever de soleil, un!

Vendredi 9 : cent quatre-vingt-treize mille durant les dernières vingt-quatre heures ! Kousk Eol nous rappelle ce dont il est capable, pour peu que nous lui offrions des conditions propices.

Aujourd’hui est un grand jour : la cuisine est transformée en boulangerie. Nous essayons pour la première fois de faire du pain à bord. Il faut un début à tout, et à force d’entendre dire que c’est facile, nous nous y mettons. Surtout que le pain à bord ne dure pas longtemps : au bout d’une semaine, le pain de mie en sachet est recouvert d’une fine couche verdâtre devant laquelle nos gènes de bouffeurs de baguettes font un blocage. Et il faut bien que nous savourions dignement ce prometteur camembert de Tasmanie. Non ?

Entre temps, le vent est passé pour de bon au sud-est, et la tendance est confirmée pour les jours qui viennent. Nous dé-tangonons donc le génois et passons à un « vrai » grand largue, allure plus tranquille que le vent arrière.

Dimanche 11 septembre. Évidemment, vous n’y avez pas cru. Nous non plus : l’alizé, décidément, aime bien l’est-sud-est, obligeant à nouveau une allure de vent arrière si nous ne voulons pas trop allonger la route. Donc on re-tangone. Et donc, aussi, on re-roule dans la houle ma poule : les boules… Mais nous continuons à bien avancer.

La nuit, pourtant, ne sera pas de tout repos. D’abord, la ferrure qui lie l’écoute de grand-voile à l’extrémité de la bôme casse net à deux heures du matin… Défaut de conception de notre bôme brésilienne, mais tout de même, une pièce inox de cinq millimètres d’épaisseur brisée sans bavure… Il faut dire que depuis le Brésil, l’espar est soumis à des efforts importants. Et depuis le sud du Chili, les alizés étant plutôt de sud-est, nous avons surtout navigué bâbord amure. Infligeant de fortes contraintes pratiquement toujours du même bord : la bôme mesure six mètres, et dans une houle un peu dure, les à-coups sont terribles. Même si nous tentons de les limiter en installant une retenue.

Une réparation provisoire est vite mise en place : une estrope en Dynéma®6 autour de la bôme avec une manille pour l’écoute. On fera plus définitif à Christmas, que nous devrions atteindre ce soir.

Comme nous étions partis à mal dormir cette nuit, le vent en profite pour monter progressivement, jusqu’à trente nœuds, poussant Kousk Eol au lof dès qu’une vague sort de la moyenne. Le pilote a de plus en plus de difficultés, et finit par décrocher : il faut prendre un deuxième ris, et se mettre au grand largue en attendant une accalmie, prévue par les GRIBs.

Accalmie qui arrive et permet de reprendre une navigation plus raisonnable. Et autour de midi, Christmas n’est plus qu’à une cinquantaine de milles.

Et enfin, vers dix-sept heures, nous apercevons l’île dans le lointain… Nous devrons trouver le mouillage de nuit : pas terrible, car ce qui sert de port est réputé mal éclairé. Petit appel à la VHF pour contacter l’Australian Border Force : autorisation d’aller au mouillage en faisant attention. Et à vingt heures, nous sommes tranquillement amarrés à une bouée, dans Flying Fish Cove, avec interdiction d’aller à terre tant que les douanes ne nous auront pas appelés, demain matin.

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Flying Fish Cove.
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L’usine de phosphates, principale ressource de l’île, pour l’instant.
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Les balistes  noires, au moment de la vaisselle du matin.

Mais ceci est une autre histoire, qu’on vous racontera un jour…

___________
1
– Ah, on ne se rappelle plus la Velocity Made Good ? Ben alors ? En gros, ça veut dire que même si on n’est pas sur la route directe, on se rapproche quand même de la destination. Le fameux compromis cap-vitesse. Recherchez « VMG » dans le blog pour l’article explicatif.

2– C’est du moins ce dont je me suis laissé convaincre il y a bien longtemps, au pied d’un sapin. Renseignez-vous.

3– Hier, c’était poulet rôti à bord. Mais vous me connaissez : j’ai horreur des jeux de mots triviaux.

4– Diabolique invention finlandaise à base d’hameçons laissant croire à l’innocent prédateur pélagique qu’il est en train de chasser un succulent petit poisson. Alors qu’en fait, le prédateur suprême, tout en haut de la chaîne alimentaire, sur le bateau, lui, est déjà à aiguiser son couteau pour préparer des sushis… Loi de la jungle, quand tu nous tiens !

5– Voir à ce sujet l’ouvrage de Chaval, facteur de dessins satiriques.

6– Si vous êtes sage, et si vous le demandez poliment, je vous apprendrai à faire une estrope en Dynéma.

Une journée à bord de Kousk Eol

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Comme cela fait un petit moment que vous naviguez avec nous, au moins virtuellement, il nous a semblé opportun de vous exposer plus en détail à quoi ressemble notre voilier, dans quel univers nous évoluons tous les jours depuis notre départ.

Le bateau

On vous l’a déjà dit : Kousk Eol est un Centurion 45 s des chantiers Wauquiez, réputés pour leurs bateaux solides et rapides. Il n’y a pas tant de chantiers construisant des voiliers pour des programmes « Blue water1 » en France. C’était une des raisons de notre choix.

Kousk Eol fait presque quatorze mètres de long, pour un peu plus de quatre mètres à l’embelle2. Le haut du mât culmine à vingt mètres au-dessus de l’eau : bien assez haut quand il s’agit d’y grimper !

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Sa quille en plomb de quatre tonnes plonge à deux mètres cinquante.

Il comporte trois cabines : une à l’avant, spacieuse mais pouvant être inconfortable lorsque la mer secoue un peu fort, et deux à l’arrière, plus petites mais où il est plus facile de se caler. Le carré est volumineux et lumineux. Sa banquette tient parfois lieu de couchette d’appoint.

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Carré par jour d’affluence.

La grande table à carte, dans le carré, sert souvent d’extension à ce dernier, avec ses deux sièges se faisant vis-à-vis. Le coin cuisine est juste à tribord en descendant du cockpit : pratique pour se débarrasser des épluchures ! Deux cabinets de toilette complètent le confort à bord. Les batteries, trois de cent soixante ampères-heure pour les servitudes et une de quatre-vingts pour le moteur, sont sous le plancher, au pied de la descente.

Tous les instruments nécessaires à la navigation sont regroupés autour de la table à carte : ordinateur de navigation avec cartographie électronique, VHF fixe et portable, téléphone Iridium, indicateur de charge des batteries, baromètre, écho-sondeur, radar, tableau électrique…

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Table à cartes et instruments.

Les différents capteurs (vitesse du bateau et direction, vitesse du vent et direction, profondeur, position…) sont connectés à l’ordinateur, pour donner une vue d’ensemble, synthétique, de l’environnement de navigation, sans avoir à sortir. L’ordinateur de navigation ne sert qu’à cet effet : son rôle est critique et il est hors de question de faire une erreur en installant un « mauvais » programme, ou en effaçant malencontreusement un fichier. C’est un ordinateur de type tablette : le clavier est, pour la fonction de ce PC, inutile et prend de la place. Il n’est jamais connecté à Internet pour éviter des mises à jour non contrôlées ou la contamination par des virus : nous n’avons pas nécessairement besoin de la dernière version des logiciels, mais d’un environnement qui fait ce qu’on lui demande, sans faillir. Nous nous méfions particulièrement des équipiers qui nous soutiennent : « Oui mais moi je m’y connais bien en PCs ! ».

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L’ordinateur de navigation.

C’est pour cela que sur la table à carte se trouve aussi l’ordinateur à tout faire : regarder un film, ranger les photos, rédiger le blog, préparer des emails, accéder à Internet lors des escales…

Il est parfois un peu compliqué de gérer les recharges des batteries des différents équipements électroniques emportés à bord (téléphones, appareils photo, tablettes…). La règle est : seulement de jour quand le soleil éclaire bien les panneaux !

La cuisine est composée d’un réchaud à deux feux et d’un four, sur cardans, d’un conservateur, d’un évier double avec eau douce et eau de mer, et de placards pour la vaisselle et les produits courants (condiments, café, thé, sucre, paquets de pâtes entamés…). Le petit frigo sous le plan de travail est utilisé comme rangement : en effet, le froid a tendance à s’échapper lorsque la porte est ouverte, sollicitant plus que de raison les batteries pour maintenir une basse température. Le conservateur, bac isolé à ouverture sur le dessus, ne pose pas ce problème.

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Le coin cuisine.

Différents équipets permettent de stocker la nourriture. Deux emplacements sous le plancher sont réservés aux boissons diverses. Kousk Eol est même pourvu d’un dessalinisateur pouvant produire une cinquantaine de litres par heure, permettant ainsi d’être quasi autonome en eau douce.

À l’extérieur, le cockpit est le lieu de vie pour peu que le soleil ne cogne pas trop fort, ou que les grains se fassent discrets. La banquette sous le vent est la plus prisée : avec un coussin, on arrive à se caler confortablement à la gîte. Le poste de barre est très agréable, avec une barre à roue immense, très douce et précise.

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Un portique, que nous avions installé avant de partir, supporte les panneaux solaires et l’éolienne, et accessoirement, procure de l’ombre au barreur quand le soleil est au zénith. Il sécurise aussi certaines opérations essentielles.

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Tu ferais mieux de tenir la barre!

Le cockpit est équipé de huit winchs3: six pour les écoutes et deux pour les drisses et bosses de ris, dont un électrique, très pratique quand il faut monter en tête de mât. Abondance ne nuit pas : l’ancien propriétaire avait les moyens. Et du goût : les winchs sont des Andersen, tout en inox, inusables : la Rolls en a matière.

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Le cockpit.

Quand ils ne sont pas utilisés, le spi et le Code D sont rangés dans la soute à voile, juste à l’arrière de la baille à mouillage où se trouvent l’ancre principale ainsi qu’une ancre de secours en alu (la Fortress), avec la chaîne et le câblot. La soute à voile assure aussi un rôle de crash-box : en cas de choc frontal, la cloison de la soute est étanche et protège le reste du bateau des entrées d’eau. Les deux voiles d’avant courantes sont le génois et la trinquette, montés toutes les deux sur enrouleur. La grand-voile est équipée de trois bandes de ris, dont les bosses sont rapportées au cockpit. L’annexe est dégonflée, roulée et sécurisée sur le roof, devant la descente, endroit où elle gêne le moins quand elle n’est pas à l’eau. Son moteur est fixé sur le balcon arrière. Les jerrycans de gas-oil (environ cent litres) et d’essence pour le moteur de l’annexe (vingt-cinq litres) sont rangés sous le siège du barreur. En Patagonie, nous avions des jerrycans supplémentaires amarrés le long des filières tribord.

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Le pont vers l’avant, et l’annexe.

Quatre grands coffres finissent d’équiper le cockpit : sous les banquettes, à bâbord celui des affaires pouvant être humides (bouts, équipement de plongée, de nettoyage, réserves d’eau douce…), à tribord le reste (taud, chaussures, réserve de bouteilles de gaz…). Et à l’arrière, sur bâbord se trouvent les bouteilles de gaz en utilisation, sur tribord les amarres et les pare-battages.

Pour les manœuvres de port ou de mouillage, ou encore en cas d’anémie du vent, Kousk Eol peut être propulsé par un moteur diesel Volvo de cinquante-cinq chevaux, avec hélice repliable pour limiter la traînée.

Vous vous y retrouvez ? Mais maintenant, comment nous organisons nous dans cet espace ?

La vie à bord

Nous occupons évidemment chacun une cabine, seul lieu réellement privatif sur Kousk Eol, où chacun de nous a le privilège de pouvoir peaufiner le chaos qu’il préfère.

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Cabine arrière.
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Cabine avant.
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Coin toilettes.

La journée type débute par un café ou un thé vers six heures et demie, avec le lever du jour4 : c’est la fin du dernier quart de nuit. Les occupations passent ensuite de la lecture aux mots croisés, ou à une petite sieste suivie du visionnage d’un film, voire à une séance rêverie dehors à l’abri du taud. À effectuer les dernières petites réparations. À nettoyer le pont des poissons-volants échoués durant la nuit (voire des calmars plus au sud). À régler la ligne de pêche. À préparer le repas. À faire la vaisselle. À effectuer les manœuvres indispensables pour garder ou améliorer la vitesse ou le cap du voilier. À trouver ce qui tape régulièrement dans le gréement ou pourquoi de temps en temps la pompe de cale se déclenche. À vérifier la progression sur la carte de l’ordinateur de navigation. À se demander quand on va se décider à manger la boite de confit de canard. À guetter le rayon vert. Et aussi bien sûr à écrire ce blog.

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Lever de soleil sur la mer de Timor.

De jour, la surveillance du bateau et du cap se fait naturellement quand nous ne sommes que tous les deux à bord, sans désigner formellement un responsable. Dans un voyage comme celui-ci, on ne passe pas sont temps à peaufiner les réglages du canot comme en régate, même si l’on surveille la vitesse, et s’il y a régulièrement des moments forts. Dans les alizés par exemple, une fois sur la bonne route, Kousk Eol peut filer avec le même réglage pendant plusieurs jours, à peu de choses près. Une certaine aptitude à la contemplation et une vie intérieure riche ne peuvent en aucun cas nuire…

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Ah les zorizonzinfinis!

Parmi les instants clef incontournables de ce nycthémère halophile en perpétuel renouvellement, qui fleure bon les embruns chargés du sel subtilement iodé arraché à l’infinitude des océans immensurables5: le repas de midi et l’apéro du soir. Nous essayons de maintenir un vrai repas, à peu près équilibré, en milieu de journée, qui est aussi un moment où nous nous retrouvons à faire la même activité ensembles. C’est aussi un peu le but de l’apéro, au coucher du soleil, pour un petit bilan informel sur la journée écoulée. Les règles sont strictes : une binouze, ou un verre de vin, ou un whisky ou un ti-punch. Un seul. Si, si. Avec, bien sûr, des petites merdes à grignoter. C’est un moment de convivialité important. Et le seul moment de la journée où nous nous autorisons une boisson alcoolisée. Cet apéro n’est pas systématique : si les conditions sont trop dures, nous reportons au jour d’après. Ou au suivant…

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A la votre!

Pour le déjeuner, les plats des premiers jours après une escale sont composés autour du frais que nous avons pu trouver, viande et légumes. Aujourd’hui pour midi, par exemple, nous aurons une entrecôte de bœuf australien accompagnée de ses brocolis sur lit d’oignons déglacés. Non mais ! Puis on passe progressivement aux pâtes et conserves, agrémentées du poisson immanquablement pêché. Œufs, patates, chou, oignons durent suffisamment longtemps pour rehausser en général un peu nos recettes au long de nos traversées.

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Ben non, finalement aujourd’hui c’est courgettes et œufs au plat.

Après l’apéro et éventuellement quelque chose de plus consistant à ingurgiter, il faut se préparer pour la nuit. A deux, nous établissons deux quarts de cinq heures chacun, de vingt et une heures à deux heures, et de deux à sept heures. La veille est semi-active : nous ne sommes en général pas sur des routes maritimes, donc le trafic est quasi-inexistant, et de toutes les façons les épaves éventuelles sont invisibles de nuit. Nous faisons beaucoup plus attention près des côtes : les petits bateaux de pêcheurs ne respectent pas toujours la signalisation. Depuis que nous naviguons sur Kousk Eol, nous avons appris à réagir à tout changement de façon instinctive, même assoupis : la moindre perturbation (direction du vent, état de la mer) nous réveille sur le champ. Et donc les quarts se passent à somnoler, lire, boire une boisson chaude, vérifier sur l’ordinateur que nous sommes toujours sur la bonne route, vérifier qu’il n’y a pas un feu sur l’eau ou une cible AIS sur l’ordinateur, compter les étoiles filantes, essayer de reconnaître les constellations polluées par des myriades d’étoiles supplémentaires invisibles chez nous pour cause de ciel moins clair…

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Équipier prêt à intervenir.

Évidemment, pour me contredire, cette nuit nous traversons un semblant de rail maritime entre l’Australie et l’Indonésie : le trafic est soutenu, et un ou deux cargos sont même sur des routes de collision avec Kousk Eol. Dans ce cas, même si votre manuel affirme qu’un voilier est privilégié par rapport à un bateau à moteur, et même si vous émettez votre position via l’AIS, vous avez peu de chance de faire dévier ces monstres de plus de deux cent cinquante mètres de long. Tout au plus aurez vous droit à un appel par la VHF: « Kousk Eol, Kousk Eol, what is your intention? ». Ben t’éviter, qu’est-ce que tu crois ? Les quarts se déroulent alors l’œil ouvert sur l’horizon et l’écran du PC de navigation, pour anticiper les manœuvres.

Mais qui le barre, ce voilier ? Là, il faut bien l’avouer, c’est le pilote automatique qui assure le gros du travail. Complètement durant les quarts de nuit, et partiellement durant la journée, selon que les conditions sont jugées intéressantes pour avoir du plaisir à reprendre la barre, ou que les batteries ont vraiment besoin d’être rechargées, par les panneaux solaires ou l’éolienne.

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Pour tchatcher, ça tchatche. Mais pour barrer…

De nuit, nous essayons d’effectuer les manœuvres, lorsqu’il y en a, seul, pour laisser l’autre dormir : prise de ris, virement de bord, empannage… Kousk Eol est physique, mais relativement facile à manœuvrer en sécurité, depuis le cockpit.

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La descente et de chaque côté, les taquets du piano permettant de manœuvrer depuis le cockpit.

Voilà. Dorénavant, Kousk Eol n’a quasiment plus de secrets pour vous. Vous savez tout ou presque. Bien sûr, nous aurions pu nous étendre encore plus sur ce sujet. Mais après tout, rappelez-vous le dicton : il vaut mieux tout savoir qu’en savoir trop. Vous pourrez désormais parcourir d’un œil encore plus critique le ramassis de fadaises qui sont l’essence même de ce blog.

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1
– Les Anglo-saxons entre autre différencient strictement les bateaux capables de naviguer n’importe où autour du monde (Blue water) de ceux à utiliser pour des programmes moins ambitieux (Croisière ou course-croisière).

2– L’embelle est la partie la plus large du bateau, où se trouve le maitre-bau.

3– Oui, oui : je sais.

4– Nous ajustons l’heure du bord chaque fois que nous franchissons quinze degrés sur un parallèle : 360/24=15 degrés par heure. À l’arrivée dans un port, nous nous mettons évidemment à l’heure légale locale. Sinon, la référence est l’heure GMT (UTC).

5– Cas flagrant et intéressant de poussée de lyrisme pélagique, décelable par son côté abscons, constatée chez certains êtres un peu fragiles, en général au bout de plusieurs jours sans voir la terre ferme. Il n’y a pas de remède connu : les symptômes tendent à disparaître spontanément dès que le sujet recommence à côtoyer des individus sains.

Darwin – 29 août – 1er septembre 2016

Lundi 29 août. Nous venons de passer la nuit à l’ancre, dans Fannie Bay, juste devant la marina de Cullen Bay, à l’entrée de l’estuaire vers le port de Darwin.

Les autorités sont strictes : interdit d’accoster avant l’inspection et l’autorisation de la douane et des services sanitaires. Nous allons pouvoir tester : même les Australiens rencontrés durant notre périple nous ont recommandé d’éviter l’Australie si nous pouvions à cause du côté tatillon des administrations…

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Coucher de soleil sur Fanny Bay.

La douane n’est joignable que par téléphone : heureusement, la marina nous aide sur ce coup, et nous obtenons un rendez-vous à dix heures trente au ponton d’accueil. Tout en apprenant que nous n’avions pas le droit accéder à ce ponton la veille, malgré les indications reçues… Encore quelques exercices pratiques à la VHF et notre Australien devrait être suffisant pour survivre…

Huit heures trente : appel de confirmation sur le canal 11, celui de la marina. Nous sommes bien attendus à dix heures trente au ponton par les agents d’Australian Border Force et Bio Hazard. Les premiers sont le nouveau nom des douanes et de l’immigration ici, et les deuxièmes le service sanitaire.

Dix heures trente pétantes, ponton de la marina. La douane est là, avec cinq agents en uniforme noir et un chien renifleur. Ça ne rigole pas. Le bateau est inspecté de fond en comble avec des gants de chirurgien. Tout le bateau y passe : rien n’est laissé de côté. Les équipets, les fonds de cale, l’emplacement du moteur. Les bouteilles de vin sont mises sous scellés jusqu’à notre départ : on nous laisse seulement l’usage des canettes de bière restantes… Puis le chien vient renifler, d’abord le pont et les coffres, puis l’intérieur. Nous n’assisterons pas à l’exercice : on nous prie poliment de descendre à terre durant ce temps.

Ensuite vient le tour de l’inspectrice sanitaire. De nouveau tout est scruté : ce qui nous restait de frais (choux, citrons, patates, œufs, saucisses, oignons, ail…) est mis à la poubelle. Les souvenirs en bois des différentes escales sont inspectés individuellement pour d’éventuelles traces de vers ou termites. Les coquillages ramassés au gré des plages sont vérifiés un par un, et il y en a quelques-uns. Les ouvertures des réservoirs d’eau y passent aussi, pour s’assurer que des moustiques ne puissent venir y pondre. Le pourcentage d’œufs dans le tube de mayonnaise est contrôlé : 6 %. Ouf : la limite est 10 %.

Mais tout se passe bien : on peut enfin retirer le drapeau jaune de quarantaine et aller à terre !

Fini ? Non, pas tout à fait… Il faut encore inspecter la coque et les circuits d’eau de mer du bateau avant de pouvoir entrer dans la marina : refroidissement du moteur, vidange des toilettes. Au cas où de sales bébêtes se seraient planquées, prêtes à infester les eaux locales. Un plongeur se met à l’eau, et la coque est déclarée OK : nous avons eu une bonne idée de gratter en Nouvelle-Calédonie. Puis du produit bactéricide est injecté dans toutes les canalisations, qu’il faut laisser agir pendant dix heures. Dix heures pendant lesquelles Kousk Eol est consigné au ponton d’accueil. Mais nous avons le certificat attestant que Kousk Eol est « Pest free ».

Il est maintenant presque quatorze heures : après trois plombes et demie sous le soleil, nous tenons enfin le bon bout. Nous avons tous nos papiers signés, et la permission d’aller à terre. Nous n’avions jamais eu droit à une telle inspection auparavant ! Les agents sont stricts et professionnels, mais plutôt accueillants, s’essayant même à quelques mots de français. Et chaleureux une fois leur boulot fini.

Nous profitons de l’autorisation de débarquer pour aller faire un tour en ville. Darwin, grosse bourgade provinciale malgré son statut de capitale des Territoires du Nord, a eu de la place pour se développer : larges rues, ville étendue bien que « seulement » cent quarante mille habitants y vivent. Le rythme y semble cool. Pas de bouchons, peu de monde : no stress, mate.

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A gauche l’avant-port de la marina, avec le ponton d’accueil et l’écluse. Derrière celle-ci se trouve la marina de Cullen Bay. Et à droite dans le fond, le centre de Darwin.

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Deux touristes à Darwin.

La ville a l’air plutôt cosmopolite : caucasiens, indiens, asiatiques… Du coup, il y a un large choix de bons restaurants. Les quelques aborigènes que nous apercevons sont tristement les clochards de la cité : drôle de destinée pour les premiers occupants de l’île-continent. Tout le monde n’a apparemment pas été égal durant la colonisation puis le développement du pays.

Le centre est très aéré avec son artère piétonnière agréable, ainsi que ses rues bordées de boutiques et de cafés. L’hiver (en ce moment) est chaud à Darwin. Alors que l’été lui est très chaud, et humide, au dire des habitants. Nous ne nous plaindrons donc pas.

Le crocodile marin, pas rare, est le godzilla du coin : c’est la bestiole qu’on va voir en quatre-quatre pour s’offrir quelques frissons… D’ailleurs, Toyota semble faire un tabac dans la région avec ses voitures tout-terrain.

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Piscine à vagues « crocodile free » ou comment s’amuser sans risque.

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Mardi 30 août, huit heures, largement plus que les dix heures requises après l’injection du bactéricide. Les portes de l’écluse s’ouvrent : nous pouvons enfin entrer dans la marina de Cullen Bay.

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Passage de l’écluse.

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Comme dit le gardien : « Ne faites pas trop de bruit : il y a quelques millions de dollars qui dorment ici… ». En gros, la marina ressemble à un Port Grimaud qui aurait eu les moyens de s ‘étendre : au lieu d’appartements, ce sont de grosses villas qui ont leur ponton privatif. Avec le yacht qui va bien, amarré. Mais, snobisme suprême ?, pas de wifi ici : il faut aller en ville. Le côté maléfique des ondes électromagnétiques doit être incompatible avec la sérénité revendiquée de l’endroit.

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Dans la marina.

Pas grave, nous allons sur le Water Front de Darwin, à quelques kilomètres : un nouveau quartier le long de l’estuaire, plutôt réussi. Et comme nous y arrivons pour les happy hours1, nous nous installons à une terrasse et usons du wifi gratuit. Gratuit ? Pas tant que ça : nous nous apercevrons le lendemain que nous avons droit à un article dans Facebook indiquant que nous sommes passés par ce bistrot. Comme intrusion dans la vie privée, c’est assez réussi !

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La voile, c’est dur!

Mercredi 31 août. Nous quittons Darwin demain vers l’île Maurice. Il faut d’abord passer aux bureaux de l’Australian Border Force pour la « cleareance » de sortie. Nous y avons droit à une leçon sur la législation en Australie : il est impératif de prévenir de son arrivée dans le pays quatre-vingt-seize heures à l’avance. Dans notre cas, comme nous avons décidé au dernier moment, nous avons envoyé un email via Iridium quarante-huit heures avant. Email qui apparemment n’est jamais arrivé. Il a fallu prouver que nous l’avions bien envoyé : la préposée a épluché notre téléphone Iridium, et a bien voulu reconnaître que nous avions effectivement essayé. Mais nous a fermement averti : si vous ne prévenez pas quatre-vingt-seize heures avant de votre arrivée, vous serez redevable d’une amende de trois mille dollars, dont on vous fait grâce pour cette fois…
– Oui mais Madame, nous n’avons que des moyens limités d’accès à internet à bord.
– Messieurs, ceci est votre problème : la loi est la loi.
– Bien Madame. Merci Madame. Bonne journée Madame.

Donc, nous répétons : fonctionnaires sympas, mais intransigeants. Ils font appliquer leurs lois. Si ça ne vous plaît pas, ne venez pas…

Nous faisons encore quelques courses au Woolworth du coin, surtout du frais : rappelez-vous, tout ce qui restait hors longue conservation à bord nous a été confisqué par les services sanitaires.

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Pour les nuls en géographie, nous rappelons que la Tasmanie est au sud de la Normandie.

Nous rentrons en taxi avec nos emplettes, pour nous apercevoir que celui-ci est moins cher que le bus, à trois. Pour finir en beauté, Philippe nous invite à passer cette dernière soirée darwinienne dans un resto de la marina. Formule « All you can eat », mais pas mal du tout dans le genre. C’est bien la première fois qu’on peut reprendre des huîtres (excellentes !) autant qu’on veut ! Avec un petit riesling australien bien frais : il faut ce qu’il faut.

Jeudi 1er septembre. Neuf heures : un dernier café tous les trois à terre, puis il est temps d’y aller. L’écluse est réservée pour dix heures. Nous laissons derrière nous un Philippe un peu ému… Pour nous remercier de notre patience? Le bureau de la marina nous offre de belles casquettes au moment du départ.

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La classe : le logo de Kousk Eol sur la casquette de la marina !

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– Mais alors là, tout à fait par hasard. Complètement. On n’y songeait même pas. Bien sûr, une fois installé, on ne va pas rembarrer la serveuse qui nous propose si gentiment une petite mousse. Vous auriez fait pareil, non ?