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Traversée Pointe à Pitre-Toulon Mai-Juin 2021 : Les açores

31 mai 2021

18h30 : arrivée dans le port de Horta sur l’île de Faial, la plus à l’ouest des Acores ayant une marina, avec « le » coup de vent de la traversée. 30 nœuds dans les rafales, sous un ciel très humide. Appel sur la VHF à la marina : interdit d’accoster, il faut mouiller l’ancre dans le port en attendant de se faire tester le lendemain : une équipe doit venir nous voir à 9h puis nous conduire sur le lieu des tests à 13h. Apparemment, nous ne sommes pas les seuls dans ce cas : une quinzaine de voiliers sont à l’ancre comme nous.

Horta.

1er juin

L’organisation portugaise est irréprochable : à 9h, un semi-rigide passe au bateau pour prendre l’identité de chacun. Le même semi-rigide repasse à 13h et nous emmène au fond du port de commerce où un centre de test PCR ad-hoc a été installé. Prélèvement effectué, nous sommes ramenés à bord pour attendre les résultats.

Cathy et Béa viennent nous faire des signes depuis le ponton. Curieuse arrivée…

20h40 : les résultats arrivent par email pour Eric, Jacques et Hervé, tous les trois négatifs. Rien pour Claude…

2 juin

Appel à la marina pour demander des explications : « Le test était non conclusif. Donc il doit être fait à nouveau sur le même échantillon… ». Et donc il faut encore attendre à l’ancre… Vive la voile au temps de la covid19 !

11h30, appel de la marina : test OK ! Pas besoin de remuer l’équipage pour aller illico à quai où Cathy et Béa nous attendent. Quai sur lequel on retrouve la « trace » du passage de Kousk Eol en 2017.

Les oeuvres de Nico, Raph et André en 2017…

Dans l’après-midi, avec la voiture louée par Béa, nous allons jusqu’à la pointe ouest de l’île de Faial. Là se trouve un phare rendu inutilisable par une éruption volcanique dans les années soixante : le volcan a surgi devant le phare, le rendant quasi invisible depuis la mer !

Le phare du bout de Faial.
Le volcan devant le phare…

En fin d’après-midi, pour perpétuer la tradition, nous allons prendre une bière chez Peter Café Sport. Ce lieu mythique a dû bien changer ces dernières années : c’est devenu un vrai business, un lieu de passage de tous les touristes passant à Horta, sans beaucoup de charme, avec sa boutique de souvenirs. Plus vraiment le rendez-vous des marins de passage venant échanger et partager leurs expériences, des voyageurs en quête d’un embarquement…

Nous dînerons dans un petit resto à Porto Pim, autre lieu mythique, avec sa petite baie quasi circulaire et son usine à baleines, vestige d’une activité autrefois importante sur l’île.

3 juin : Pico

Un ferry nous emmène en une demi-heure sur l’île voisine de Pico, où nous débarquons à Madalena, à seulement 4 milles. Nous louons deux petites voitures pour visiter l’île qui fait environ 30 km sur 15 km. Le passé volcanique de Pico est très présent. Tout d’abord avec le volcan qui culmine à plus de deux mille mètres, et qu’on ne peut rater, où que l’on soit sur l’île. Et la côte, très inhospitalière, où l’on voit les restes des coulées de lave.

Pico et son volcan.

Particularité de Pico : on y cultive la vigne, et le vin blanc verdelho, bien frais, se laisse boire sans effort, bien frais. Mais ici, point de vastes vignobles : plutôt une multitude de petits enclos de pierres volcaniques abritant chacun un tout petit nombre de pieds de vigne. Le vignoble est classé au patrimoine de l’UNESCO. Le métier de vigneron doit être dur ! Le rouge Terra de Lavas porte bien son nom.

Un vignoble typique à Pico.
Le point culminant de Pico.

Puis nous rentrons vers Horta en fin d’après-midi.

4 juin : vers Ponta Delgada

Nous faisons quelques courses pour cette courte traversée d’un peu plus de 150 milles avec tout le monde à bord : Cathy, Béa, Hervé, Jacques, Eric, Bernard et Claude. Ponta Delgada est la « capitale » de Sao Miguel, la plus orientale des Açores. La météo nous prévoit beau temps et vent d’ouest modéré : nous devrions être au largue, garantie d’une traversée rapide.

Nous empruntons le passage entre les îles de Pico et Sao Jorge dans l’espoir d’apercevoir des cachalots. Ils seront remplacés par quelques dauphins, joueurs comme d’habitude.

Évidemment, comme nous le redoutions, les batteries nous lâchent durant la nuit : il faut mettre le moteur pour les recharger. Nous devons absolument en trouver à Ponta Delgada, avant de partir vers Gibraltar !

En attendant, nous ne traînons pas, et le 5 vers 15h30, nous arrivons devant la capitainerie de la marina de Ponta Delgada. L’administration de la marina est au top : nous sommes attendus, et les papiers sont déjà remplis… Nous allons nous amarrer dans la nouvelle marina. Impensable dans nos régions : il y a plein de places disponibles.

6-9 juin : visite de Sao Miguel

Il nous faut une voiture pour cinq, Béa et Hervé ayant la leur. Nous louons une Polo, mais nous nous voyons finalement attribuer un SUV Mitsubishi, lourd et sous-motorisé… Un challenge se mettra rapidement en place, entre Claude qui fait caler le moteur et Eric qui fait patiner l’embrayage.

La première balade sera vers Sete Cidades, surprenant lac de cratère. Puis Moisteros : plage de sable noir au milieu des rochers. Nous passons visiter Santa Barbara, mignon village un peu isolé sur les hauteurs. Et comme il fait chaud, nous nous arrêtons prendre un pot : 1 € la boisson, bière ou eau gazeuse…

7 juin : virée pour le deuxième lac de cratère, Lagoa Fogo, magnifique. Repas à Ribeira Grande dans un restaurant-cantine, assailli : morcelas (spécialité locale de boudin noir) au menu. Pour digérer, nous marchons vers le Lagoa Congro, lac de cratère encaissé et entouré d’une végétation très dense. « Oui mais on a raté les Lambadas », dixit Cathy.

Partout le long des routes, des hortensias sauvages magnifiques, en grande majorité blancs.

Puis nous rentrons au bateau pour accueillir Bernard qui arrive vers 18h30.

Nous partons faire le tour de la pointe est de l’île de lendemain : Furnas, ses fumerolles et sa cuisine à l’étouffé sous la terre fumante, puis la route sinueuse vers Nordeste, et enfin retour au bateau par le nord.

Le 9 sera une journée récupération : des équipiers et des batteries… Vous vous souvenez des batteries ? Celles sans lesquelles il faut barrer à la mimine la nuit. Eh bien nous avons fini par en trouver : Varta 140 Ah classiques, mais scellées et sans entretien. Ça permettra une traversée vers Gibraltar à trois avec des quarts un peu plus cool sous pilote. Les équipiers, eux, mettent la journée à profit pour visiter Ponta Delgada.

Jeudi 10 juin

C’est le jour du départ pour tout le monde.

Une partie de l’équipage quitte le bord. Cathy, Béa, Hervé et Eric reprennent l’avion pour rentrer en France. Les tests PCR sont faits en catastrophe pour ne pas être bloqués aux aéroports, la communication autour de la protection contre la pandémie étant loin d’être des plus claires.

Tandis que Jacques, Bernard et Claude continuent vers Toulon, par Gibraltar. Mais ceci est une autre histoire…

Traversée Pointe à Pitre-Toulon Mai-Juin 2021 : vers les Açores

À moins que le Covid ne vous ait laissé dans un état de délabrement intellectuel avancé, rien ne vous oblige à ingurgiter les élucubrations délirantes des quatre fêlés qui ont entrepris cette traversée. Installez-vous plutôt devant une émission de télé-réalité ; c’est là que se trouvent les vrais aventuriers. Vous aurez été prévenus.

12 mai 2021

9 heures : le petit déjeuner est avalé… Nous quittons notre place de la marina du Bas du Fort, facture réglée. Nous avons apprécié la qualité de l’accueil ici, aussi bien de la capitainerie que des voisins. Hier soir, c’est avec Marie et Marc que nous avons pris un dernier apéro.

La fine équipe…

Le premier stop n’est pas loin : arrêt à la pompe de gasoil pour faire les pleins, réservoir et quatre jerrycans de 20 litres. Nous discutons avec un gendarme maritime, qui nous dit que nous n’avons pas le droit de nous éloigner de plus de 10 km du ponton… Mais que comme on veut traverser l’Atlantique, on peut tout de même aller mouiller à Marie Galante.

Ensuite, cap sur Marie Galante où nous avons décidé de mouiller pour la première nuit et profiter une dernière fois de la douceur antillaise : avec le vent d’est-nord-est il faut de toutes les façons tirer des bords qui nous mènent près de l’île , pour ensuite passer la Pointe des Châteaux, à l’extrémité est de la Grande Terre, entre la Guadeloupe et la Désirade.

Nous mouillons sous la pointe de la Fleur de l’Épée. Un autre voilier est déjà là, mais ne restera pas longtemps, et nous nous vite retrouvons seuls pour profiter du beau paysage et du ti punch mais interdiction de débarquer pour compléter les réserves. La première nuit sera plutôt cool…

13 mai : cette fois c’est vraiment parti

7h25. Là, c’est le vrai départ. Un bon vent ENE de 18 à 20 nœuds nous tire au près sur un bord devant la Pointe des Châteaux que nous laissons à quelques encablures sous notre vent vers 10h20. Cette fois, plus de terre avant les Açores…

Le bateau est bien gîté, dans une mer un peu formée : l’amarinage des matelots du bord ne va pas durer longtemps !

La Pointe des Châteaux: bye bye Guadeloupe!

Les deux bizuths1 écoutent religieusement (tu parles !) les expérimentés, qui en sont à leur deuxième traversée dans ce sens, d’ouest en est. Les statistiques veulent que l’on monte vers le nord avant de virer tribord sur les Açores. Sauf que là, aussi loin que nous permettent d’analyser les prévisions météorologiques, l’anticyclone s’étale en une longue dorsale assez haut en latitude, et semble privilégier une route proche de l’orthodromie. Nous décidons de prendre le risque…

Saloperie de sargasses!

Le vent tient bien les trois premiers jours : Kousk Eol avance bien malgré une mer un peu cassante. La moyenne s’en ressent : autour des 140 milles par jour.

L’équipage trouve vite ses marques. Les quarts seront de 2h30 chacun, individuel et par ordre alphabétique, et rotation tous les jours, entre 20h30 et 6h30.

Nous aurons trois cuisiniers à bord : fidèle à sa réputation, Jacques se cantonnera à la vaisselle pour le bien de nos estomacs. Il est prévu de renouveler les provisions de protéines par des échantillons de faune halieutique. Petit souci : des bancs de sargasses dérivent autour du bateau, certains impressionnants par leur surface. Ils nous accompagneront pendant longtemps…

Nous nous rabattrons sur les pâtes, le riz et les pommes de terre, avec œufs et saucissons en attendant. Et les salades mixtes à base de choux, légume préféré de Jacques. C’est important, le mixte sur un bateau : comment sélectionner et mélanger les ingrédients, forcément limités, pour briser une monotonie, ici gastronomique, qui ne demande qu’à s’installer ?

17 mai

Nous nous y attendions, et ça y est : après un très long bord sous Code D qui a duré toute la journée, le vent tombe et Volvo, le cinquième équipier de Kousk Eol, prend le relais. Ce ne sera pas la dernière fois.

La mer est désespérément vide. L’AIS nous indique bien un pétrolier norvégien et un cargo chinois, mais ils passent assez loin. Et autour de nous pas d’autre voilier candidat au retour en métropole.

Les derniers fichiers GRIB récupérés via le téléphone Iridium nous confirment un anticyclone qui s’étale un peu sur le nord, avec des bulles perturbant les flux.

Il est resté avec nous le temps que le grain passe…

Et l’équipage dans tout ça ?

Mis de côté l’impression persistante qu’il y en a trois qui lorgnent la place du skipper2, l’ambiance est très bon enfant. Les quatre argonautes ont au moins une transat à leur actif. Certains un peu plus que d’autres. Mais seuls deux, Eric et Jacques , ont déjà traversé dans ce sens, d’ouest en est. Même s’il y a deux bleus à bord, tout le monde a l’expérience des traversées, donc les rôles se prennent naturellement, de façon autonome.

La lecture de la météo, les fameux GRIB, donne évidemment lieu à des discussions animées sur les options qui se présentent à nous, la meilleure stratégie pour traverser l’anticyclone.

Le cockpit de Kousk Eol s’anime régulièrement au gré des discussions politiques, dans lesquelles différents bords sont représentés avec conviction. Mais le ton ne monte jamais très haut, et chacun arrive à s’exprimer. Les propositions ou positions pour reconstruire le monde ne manquent pas… Les divers modèles économiques sont évalués. Même ce brave Malthus est cité : « L’individu qui ne contribue pas à la société n’a pas à être soutenu par cette dernière… ». Malaise instantané sur Kousk Eol : les quatre marins se regardent tout d’un coup d’un œil torve : « Mais qu’est-ce qu’il a voulu insinuer, avec sa citation à la con ? Je contribue, moi, à la bonne marche du canot… Par contre, lui, l’autre là, il faut voir… »

Il paraît que le 19 Mai, les terrasses des bistrots et autres restaurants rouvrent en métropole. Sur Kousk Eol, ça fait un moment que la terrasse fonctionne : plutôt que les décrets gouvernementaux, c’est la météo qui dicte sa loi. Et pour l’instant, elle est d’humeur clémente.

Jeudi 20 mai

7h00. Eric est à la barre, c’est la fin de son quart. « Claude, tu pourrais venir ? Il y a un problème avec la têtière de grand-voile, le chariot pendouille et que la drisse… ». Le Claude en question dormait comme un bienheureux, mais se lève rapidement3 sous l’injonction. Effectivement, le chariot de têtière n’est plus dans son rail le long du mât… Il faut affaler et retirer le chariot pour évaluer les dégâts. C’est la partie qui coulisse à l’intérieur du rail du mât qui s’est usée, désolidarisant le chariot du mât. La voile est remontée sans ledit chariot, avec deux ris pour soulager la têtière. La réparation ne pourra se faire avant Horta. Espérons que le vent ne faiblira pas trop et que la drisse de cèdera pas car raguant un peu sur la cage du réa !

Aujourd’hui vendredi 21 est un grand jour : nous venons de franchir la mi-parcours. Il reste un peu plus de mille milles jusqu’à Horta, sur les deux mille deux cents de l’orthodromique.

Nous profitons d’un vrai temps d’alizé aujourd’hui. Mais toujours pas de pêche car les sargasses se propagent jusqu’ici et les hameçons ne remontent que de la salade de sargasse qui n’est pas appétissante et sent mauvais…

Le rituel des GRIBs

Sur un voilier, c’est plutôt considéré comme un avantage de savoir d’où va venir le vent, et avec quelle force… D’autant plus que la traversée est longue. Vous l’avez compris, ce sont ces fameux fichiers GRIBs qui contiennent l’information magique. Donc il faut récupérer ces fichiers. Ceci se fait via un téléphone utilisant la constellation de satellites Iridium. Simple, non ? Sauf que la transmission de données est très lente (on est très loin de la bande passante de la fibre optique !). Et qu’il semble qu’il manque toujours un satellite au beau milieu de ladite transmission, obligeant à répéter la manœuvre.

Si on allège trop le fichier à transmettre, les sorciers de la météo râlent parce qu’ils n’ont pas assez d’informations pour définir une stratégie de route. Et si on veut couvrir les besoins des gourous, il faut s’y reprendre à trois, voire quatre fois, en consommant bien sûr les précieuses (et limitées) unités de communication… Ah vous croyiez que la navigation à voile était une partie de plaisir ?

Au bout d’un temps en général certain (plutôt variable, cf les jurons du capitaine…), les GRIBs sont reçus et affichés sur la carte sous forme de petites fléchettes avec plus ou moins de plumes suivant la force du vent : petite plume = pétole, plein de plumes = gros temps. S’ensuivent de longues et animées discussions sur les mérites comparés des diverses stratégies : au nord-ouest de l’orthodromie ? Dessus ? En dessous ? Et où se trouvent les dépressions ? Et…

Quand le vent tombe vraiment, la tactique est de menacer Éole (avec un e) de mettre le moteur. Où est c’qu’ éole ? Mais le bougre n’est que rarement sensible à l’argument.

Samedi 22

Aujourd’hui, par exemple, nous sommes en plein dans la pétole… Et le Code D, avec ses 160 m², a du mal à nous déhaler à plus de quatre nœuds…

Pour couronner le tout, les batteries s’amusent à nous donner des inquiétudes : deux nuits maintenant que leur tension chute assez brutalement, obligeant à démarrer le moteur pour les recharger. Nous les déconnectons une par une pour trouver si l’une d’entre elles est morte, vidant les deux autres. Ce ne semble pas être le cas. Bizarrement, pendant ces manipulations, nous notons des sautes de tension alors que le pilote est branché. Sautes qui disparaissent dès que l’on reprend la barre à la main… Curieux… Serait-ce le module économiseur installé avant le départ qui fait des siennes ? On va aller voir ça illico !

En attendant, pas la moindre dorade coryphène : nous sommes toujours entourés de sargasses qui ne se gênent pas pour s’accrocher à l’hameçon dès celui-ci dans l’eau…

Et toujours des sargasses…

Ah oui, le pilote… Ben on a remis la connexion de l’électrovanne sans électronique, qui était montée à l’origine : on va vérifier cette nuit…

Et dans la nuit, ben les batteries s’effondrent, les copains… Donc ce n’est pas l’électronique. Il semblerait que les batteries elles-mêmes soient en cause. Il faudra probablement les changer à Horta. Et d’ici là, barrer à la main la nuit, à moins que le vent ne fasse tourner l’éolienne assez vite pour les recharger un peu pour supporter le pilote. Pas gagné…

Lundi 24 mai

Comme prévu, les quarts ont été réorganisés : toujours quatre de 2h30 chacun, démarrant à 20h30, mais cette fois à deux : un à la barre et l’autre prêt à intervenir (de fait somnolant affalé sur le banc du cockpit). Donc on y passe deux fois par nuit.

4h du matin : les risées sous les grains frôlent les vingt nœuds : on affale vite le Code D pour le remplacer par le génois. La vitesse s’en ressent immédiatement.

Et après le petit-déjeuner, nous larguons le deuxième ris de la grand-voile, sous la pression insistante d’un équipier dont nous tairons le nom. Rappelez-vous : nous l’avions mis pour protéger le point de drisse de cette dernière, suite à l’avarie de chariot de têtière. Kousk Eol file entre 6 et 7 nœuds. Devant nous, à environ six milles, un voilier, le Poco Loco… Mais son émetteur AIS doit être un peu faiblard : pas d’information détaillée… Je comprends mieux l’insistance de l’équipier en question, d’origine belge : « Quand est-ce qu’on passe d’une GV de Pâle Damoiseau4 à une GV de Rambo ? ». C’est vrai que c’est inadmissible d’avoir un voilier devant soi… Et du coup le skipper est surnommé Claude dit Rambo !

Mauvaise foi

Si vous avez été assidus au blog de Kousk Eol, vous savez qu’à bord, il peut y avoir trois catégories d’équipiers :

  • Les blaireaux, à éviter à tout prix.
  • Les sangliers, qu’on aimerait plutôt voir sévir sur les autres bateaux.
  • Les amis.

La cohabitation entre Jacques, Eric, Hervé et Claude en a fait surgir une quatrième : les renards5, rois de la mauvaise foi. Pas forcément incompatible avec les amis.

Eric : « Personne n’a vu les Bounty ? Qui les a cachés ? ». Jacques : « Mais ils ne sont pas cachés, ils sont sous l’étagère dans le petit frigo. ».

Le lendemain. Jacques : « Personne n’a vu les Bounty ? Qui les a cachés ? ». Eric : « Mais ils ne sont pas cachés, je les ai mis dans l’équipet derrière la couchette de Claude. ». La partie de cache-cache dure depuis que les deux ont découvert qu’il y avait des Bounty dans les réserves, leur péché-mignon durant les quarts de nuit.

Une situation quasi identique se répète quotidiennement ; entre les mangeurs de pain et ceux de krisprolls ; ces derniers étant évidemment systématiquement planqués par un traître d’une mauvaise foi patente.

Arithmétique du réservoir à gasoil

Il y a quatre ingénieurs à bord, ou prétendant l’avoir été. La question, simplissime, de savoir de combien de gasoil nous disposons au bout de dix jours de navigation génère pourtant d’interminables discussions, entre les tenants d’une soi-disant théorie des flux et mécanique des fluides, s’opposant à une simple règle de trois. Cette dernière, apprise sur des bancs d’école dans un passé si lointain que plus personne, au moins sur Kousk Eol, ne s’aventure à prétendre la maîtriser…

Et donc la réponse, cruciale, à la question : « Combien d’heures moteur nous reste-t-il ? » fluctue entre « Oh, un temps certain ! », « Ça va être juste ! » et « On verra bien quand on en aura besoin. ». Plus la remarque pragmatique : « Je n’ai pas envie de devoir purger si le réservoir est vide avant de transvaser le dernier jerrycan ! » .

Un équipage de scientifiques, moi je vous le dis !

En attendant, le 24 mai à 11h00, il nous reste environ 750 milles avant Horta : la descente vers les Açores est bien engagée. Six jours en principe. Là, présentement, notre coursier des mers file à plus de 7 nœuds. Pourvu que ça dure : de la pétole est prévue pour ce soir par ces #&@% de GRIB.

Évidemment que ça ne dure pas : les bords sous voile succèdent à l’utilisation du Volvo, et réciproquement. Le ciel s’est couvert, se vide régulièrement de son trop-plein aqueux, et le zéphyr est devenu d’humeur très changeante.

Autre constat : la température de l’eau est passée de plus de 28° à moins de 23°…

Pêche du matin…

Mercredi 26

7 heures du matin : Eric et Hervé débordent d’énergie à la fin de leur quart, et profitent d’un peu de vent favorable pour hisser le Code D : ce dernier aura bien servi durant cette traversée.

Une longue période en mer, au milieu de nulle part, peut rendre mystique le plus mécréant des équipages. Ce dernier, très respectueux des forces cachées de la Nature et rêvant depuis plusieurs jours de sushis, se lance dans une supplique incantatoire emplie de ferveur et sincérité : « Putain de merde de saloperie de connerie de sargasses de fait chier ! ». C’est vrai qu’en remontant le Rapala, il n’y a pas tout à fait le même enthousiasme en sortant de l’eau de la salade jaunie et puante à la place d’une belle coryphène…

En parlant de salade : aujourd’hui, nous finissons le dernier chou (rouge). Avec beaucoup de constance et de goût, Hervé nous aura préparé quasiment tous les jours une excellente salade au chou, appréciée par quasiment tout l’équipage. Jacques : « Plus de chou ? Ça c’est une bonne nouvelle ! ». « Quoi, elles n’étaient pas bonnes, mes salades ? ». C’est qu’il ne faut pas m’énerver mon Hervé !

La bonne nouvelle du matin est qu’il reste 560 milles avant l’arrivée. On évitera de discuter sur le « encore » ou le « plus que ». En gros, nous avons fait les trois quarts de notre traversée.

Côté moins drôle, nous devons toujours économiser notre réserve de gasoil, brûlée en grande partie lors des pétoles précédentes, et nous n’avons plus d’unités pour notre téléphone Iridium… donc plus de prévisions météo !

Tentative désespérée de récupérer des GRIBs sans Iridium…

L’application fournie est très pratique pour récupérer les fichiers GRIB, mais ne donne que très peu d’information sur les unités consommées : nous avons probablement été un peu trop optimistes sur la taille de ces fichiers.

Et aujourd’hui est jour de pétole, molasse, marais météorologique, bulle anticyclonique, bonasse…

1027 hectopascals : anticyclone de haute zone comme chantait Dick Annegarn…

Eric a lu d’un trait les aventures de Louis Adhémar Timothée Le Golif, dit Borgnefesse, capitaine de la Flibuste, et enrichit le vocabulaire marin de l’équipage de termes fleuris ! C’est le livre de référence du bord…

Depuis vingt-quatre heures, le vent s’est tout de même levé : entre 15 et 20 nœuds, avec rafales, mais de face… Avec un peu de mer. Ça n’arrange que moyennement nos affaires : on avance bien, mais pas en direction de Horta !

Racine (2) ou la VMG du poivrot

Vous rappelez-vous la longueur de l’hypoténuse dans un triangle rectangle ? Le fameux théorème de Pythagore ? Cas particulier : dans un triangle rectangle isocèle de côté 1, l’hypoténuse fait Racine(2), soit environ 1,4. Ça y est ? Ça vous revient ?

Pourquoi parler de ça ici, me direz-vous ? Eh bien, lorsque le vent vient de face, et que votre bateau remonte à 45° du vent, ce qui est le cas de Kousk Eol avec un peu de mer, si on progresse de 10 milles sur deux bords consécutifs, soir 20 milles en tout, on n’aura progressé que de 14 milles vers le but, soit environ 70 % de la distance effective parcourue. Même chose pour la vitesse moyenne : nous avançons vers le but à 70 % de la vitesse réelle du bateau : c’est la fameuse VMG. C’est ce qui nous arrive depuis deux ou trois jours : avec ce malicieux mais costaud zéphyr venant directement d’Horta, nos prévisions de date d’arrivée explosent… Situation propice aux délires de l’équipage, comme vous n’aurez pas été sans le remarquer dans les lignes précédentes.

Et le poivrot dans tout ça, ne manquerez-vous pas de me faire remarquer ? Même combat que Kousk Eol : un poivrot en état normal (pour un poivrot) d’éthylisme tire des bords pour rentrer chez lui (ou pour aller au bistrot suivant). Et met donc beaucoup plus de temps qu’un individu modèle, humidifié à l’eau du robinet. Qui lui rentre directement et sagement chez lui pour ne pas rater son rendez-vous quotidien avec Hanouna, une tisane à la main.

CQFD. Mathématique. Rien à dire.

Équipier sur Kousk Eol, c’est tout un métier!

Vendredi 28

Nuit au près avec un ris dans la grand-voile et le génois. Mais le meilleur cap nous emmène progressivement à plus de 40° de notre but, Horta, encore à environ 377,62 milles nautiques au nord-est. Nous faisons le pari que la bulle anticyclonique juste à notre nord se décale, et que la direction du vent est en train de basculer vers l’est : virement de bord pour en profiter ! Et assez vite, nous frôlons les 30° par rapport à notre route : nettement mieux ! Et ça devrait progresser… On vous racontera.

Au fait, j’oubliai… Malgré la ferveur des pourtant très pieuses incantations, il semble que ces putains de sargasses ont décidé d’envahir l’Atlantique Nord… Va-t-on les retrouver sur les rivages bretons cet été ? Je pose la question…

Vendredi 29

Nuit très tranquille suivant un cap nous rapprochant sérieusement du cap idéal, avec un alizé qui fait le minimum syndical : les cinq nœuds sont rarement franchis. Mais au petit matin, nous passons sous la barre des 300 milles. Il fait grand beau et pour l’instant, le vent, toujours pas trop violent, semble stable. Les dernières prévisions nous donnent arrivant à Horta dans la nuit du 31 mai au 1er juin. Question subsidiaire n’ayant pu obtenir de réponse satisfaisante : arrivera-t-on avant ou après la fermeture chez Peter ?

Le vent reste stable pendant toute la journée suivante, mais dans la soirée, il faut se résoudre à brûler des résidus carbonés fossiles. Le moteur tournera toute la nuit, sur une mer aussi plate que l’encéphalogramme d’une huître décérébrée.

Le vent revient vers 5 heures, juste le temps de virer le Glaude de sa banquette dans le carré, avec la gîte : « Merde, Hervé ! Tu pourrais prévenir ! ». « T’avais qu’à anticiper, captain de mes deux ! ». C’est qu’il ne faut pas m’énerver mon Hervé6

Les sargasses ont finalement disparu… Il y aurait des choses à dire sur l’administration là-haut : notre dossier a quand même mis un sacré temps à être traité. La ligne est enfin mouillée. En attendant, notre premier groupe de dauphins vient nous narguer, assurant le spectacle pendant un bon moment.

Le 30 au matin, Horta est à 190 milles : cette fois c’est sûr, on sera à quai le 1er juin dans la matinée !

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30 mai, midi. Je ne sais pas comment c’est arrivé… Pourtant, tout paraissait calme. Dans le carré, la discussion, qui avait bien démarré sur l’état de la mer, la visite de quelques lagénorhynques et autres physalies, dérape progressivement. Y passent la comparaison entre les révolutions anglaise, française et russe, l’exploitation des peuples par les nobles et les dirigeants soviétiques, la notion d’économie extractrice, Marx, Engels, Malthus, Tsun Tzu, Machiavel, Tocqueville, le massacre des civilisations sud-américaines par les Espagnols, Bartolomeo Diaz et Vasco de Gama, Staline et Mao… Serait-on passé sans le savoir sur une singularité magnétique ? Une aberration de l’espace-temps ? Vivement qu’on arrive ! Et que les soi-disant garants de la bien-pensance et autres bonnes manières prétendues retournent à leurs frustrations : la consommation à bord de liquides à base de sucreries fermentées est réduite à un minimum ridiculement bas, minimum qui se fera heureusement tordre le cou dès l’arrivée.

Entre temps, un message sympa arrive sur l’Iridium : ce sont JC et Tatiana, sur Duetto, sister ship de Kousk Eol, en train de naviguer autour de la Corse et demandant des nouvelles de notre traversée.

14h30, TU : 164 milles avant Horta, et le vent cette fois nous pousse dans la bonne direction, bon plein à plus de six nœuds. La musique du chuintement de l’eau le long de la coque est plaisant. Une question se pose depuis le départ : quelles seront les conditions de débarquement liées au Covid ?

Soudain, la VHF se réveille : un appel d’un chalutier portugais (sans AIS) qui nous demande de ne pas changer de route pour ne pas nous prendre dans ses filets. Le capitaine est très avenant : « Vous avez déjà passé dix-sept jours en mer ? C’est trop ! Dix jours c’est un maximum pour moi ! Voulez-vous du poisson ? ». Il n’est pas trop au courant des conditions d’entrée particulières liées à la pandémie…

Lundi 31 mai

Le vent nous pousse toujours vers Horta, et au matin ce ne sont plus que 70 milles qu’il nous reste à couvrir. Le ciel s’est bien couvert, contrastant avec les dernières journées, très ensoleillées.

Durant la nuit, un oiseau bateau-stoppeur vient s’installer dans le cockpit. Il reste avec nous jusqu’au petit matin. Un noddi ? André, help !

Passager clandestin…

Brouillard bruineux juste à l’arrivée, suivi d’un petit coup de vent (30 nœuds dans les rafales) : mais que fait le comité d’accueil ?

Faial dans sur l’horizon…

18h30 : nous sommes dans le port d’Horta. Mais la capitainerie nous demande de mouiller l’ancre : demain on se fera tester pour le covid, et en attendant on se confine… On boira un ti punch pour se consoler !

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1 Hervé, une traversée France-Antilles, et Claude, quatre traversées de l’Atlantique d’est en ouest. Mais jamais dans l’autre sens… Il y a trois jours, nous prenions l’apéro avec Eric Dumont, deux Vendée Globe et deux transats anglaises à son actif, sans compter cinquante-neuf traversées de l’Atlantique avant 60 ans ! Nous sommes loin du compte…

2 Parano, moi ? Mais où allez vous chercher ça ?

3 Il est comme ça, le Glaude. Instantanément disponible et prêt à tout. Même à se la péter…

4 Le souci de la vérité historique m’oblige à préciser que « Pâle Damoiseau » n’est pas vraiment le terme exact utilisé, aux initiales près. La censure du bord m’a interdit d’utiliser le qualificatif mettant en doute ma virilité, soi-disant pour protéger un lectorat parfois moins prévenu et sensible.

5 « Fouines » a aussi été proposé comme emblème de cette nouvelle catégorie.

6 Je ne m’en lasse pas…

Le vent arrière

Article pseudo-technique pour béotien sur la longue et sinueuse voie de la connaissance.

Un voilier, c’est bien connu, n’avance que s’il y a du vent.

Sauf peut-être en Méditerranée ou autres endroits idylliques, où la qualité du mouillage est plus importante que la façon d’y arriver : privilégier le moteur sur son voilier devient alors presque la norme.

Mais je sens, lectrices, lecteurs, que vous êtes fait de l’alliage dont on conçoit les meilleurs espars, et que hors une saine propulsion vélique, point de salut. Cet article vous est donc dédié.

Donc, disais-je, il faut du vent pour bouger un voilier, en remplissant ses voiles. Même Kousk Eol. Et selon la route choisie, Éole fera un angle plus ou moins ouvert avec l’axe dudit voilier.

Il y a une allure, en gros l’angle par rapport au vent, pour laquelle vous aurez beau faire, les voiles ne gonfleront pas, et le voilier n’avancera pas. C’est le vent de face, ou vent debout, qui correspond grosso modo à une quarantaine de degrés1 de part et d’autre de l’axe du bateau. Si votre destination est face au vent, il vous faudra remonter au mieux à une quarantaine de degrés contre ce dernier, en louvoyant, ou en tirant des bords. Le vent de face est une zone interdite parce qu’impossible.

Sous toutes les autres allures où le vent vient de côté, du près au grand largue, le bateau avancera, plus ou moins rapidement. Le vent appuie alors sur les voiles et fait gîter le voilier, ce qui le stabilise relativement.

Puis en continuant de tourner arrive le moment où le vent vient de l’arrière… C’est à cette allure qu’on peut admirer les belles photos avec la grand-voile sur un bord et le génois (ou le spi) de l’autre, éventuellement stabilisé par un tangon.

Mais ne vous y trompez pas ! Le vent arrière est une putain d’allure de mâââârde ! D’abord, le bateau n’est plus appuyé par ses voiles sur un bord ou sur l’autre, et aura tendance à rouler bord sur bord au gré des vagues. Et si par malheur le barreur se laisse surprendre par un changement de direction, le vent peut retourner la grand-voile violemment en faisant un empannage incontrôlé, toujours dangereux pour le voilier comme pour l’équipage : les risque de casse, voire de traumatisme, sont loin d’être négligeables. Les écoles de voile ne s’y trompent pas et appellent cette allure la zone à éviter.

Ben et dans les alizés, alors ?

Sur la route des alizés vers les Antilles, le vent vient souvent de l’arrière. S’il n’y a pas trop de mer, et si le vent est raisonnable, ce qui est en général le cas, on peut envisager une route directe vent arrière en restant vigilant.

Ce mois de décembre, l’alizé est puissant, autour de vingt nœuds, et les grains fréquents, avec leurs surventes (nous aurons jusqu’à quarante nœuds sous les nuages). Et au lieu de la houle majestueuse attendue, nous aurons cette année de belles vagues irrégulières qui secouent Kousk Eol dans tous les sens. Il a fallu choisir : soit tirer des bords de largue, prétendument moins inconfortables, mais rallongeant la route, soit accepter de naviguer vent arrière en route directe. En fait, le largue dans cette mer est loin d’être le rêve, et le petit surcroît de vitesse ne compense pas l’allongement de la route. Nous optons donc pour le vent arrière, avec ses conséquences : attention très soutenue requise, même (surtout) sous pilote, inconfort total, Kousk Eol roulant sans arrêt, rendant tout vrai sommeil impossible. Pour une fois, c’est la cabine avant qui est la plus prisée… Comme disent Hervé et François : « Ça, la route des alizées ? Ce n’est pas ce que vous nous aviez vendu avant le départ ! ».

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1 Oui, je sais : certains bateaux font mieux. Mais d’autres font aussi moins bien.