Traversée Pointe à Pitre-Toulon Mai-Juin 2021 : vers Gibraltar

Jeudi 10 juin

La traversée vers Gibraltar, un peu moins de 1000 milles, bénéficiera comme d’habitude d’un équipage de choc : Bernard, Jacques et Claude, tous trois fins connaisseurs de Kousk Eol. Quoi que certains trouveraient à redire concernant le dernier… La voiture est rendue et un employé de la société de location nous ramène au port où nous faisons les formalités de sortie du territoire. A 13 h, déjeuner léger absorbé, nous mettons les voiles…

Claude, Jacques, Bernard

Le vent nous pousse bien, avec des pointes à plus de huit nœuds, jusque vers 3h où nous nous traînons à moins de trois nœuds. C’était prévu par la météo. Pas grave : on avait prévu de faire du moteur.

Sauf que lui, Volvo, n’avait apparemment pas les mêmes plans : la commande de l’inverseur se bloque et impossible de passer en marche avant ! Incompréhensible… Le moteur avait fonctionné comme une horloge depuis la Guadeloupe… Un bout ou autre corps étranger coincé dans l’hélice ? Il fait nuit noire : on jettera un coup d’œil quand il fera jour… En attendant, nous jonglons avec les poussives risées.

Vendredi 11 juin

Le temps est bouché : de gros nuages bien noirs nous suivent à la trace, perturbant un peu le maigre zéphyr qui fait semblant de nous pousser. Pas question de se mettre à l’eau dans ces conditions.

Premier déjeuner de cette traversée : steaks, courgettes et salade tomates/concombres. Et le ciel se découvre : grand soleil, vent quasi nul et mer belle. En regardant vers l’arrière, une espèce de serpent de mer semble suivre Kousk Eol ! Vite la gaffe : le serpent est en fait une grosse amarre, certainement la coupable de nos ennuis de moteur…

Le temps est presqu’idéal pour se mettre à l’eau. Claude maugrée : « Bon, j’y vais, mais il faut d’abord que je me rase la barbe pour le masque. Au moins Cathy sera contente… ». Bernard, toujours magnanime : « Donne moi un masque et des palmes : j’y vais moi ! ». C’est lui le vrai Rambo du bord. Une demi-heure plus tard, l’amarre qui bloquait l’hélice, cisaillée pour bien lui faire comprendre qu’il ne faut pas s’en prendre aussi traîtreusement à Kousk Eol, n’est plus qu’un oubliable souvenir.

La coupable… On comprend que ça bloquait l’hélice!

Et le moteur démarre comme si de rien n’était… Nous pouvons mettre aux oubliettes le plan B d’aller mouiller sous le cap St Vincent, au sud du Portugal, pour réparer avant d’entrer à Gibraltar. Ça tombe bien, car comme l’avait prédit la météo, nous entrons dans une zone de pétole qui devrait durer presque deux jours.

Au fait, devinez quoi ? Ben là aussi il y a des sargasses, les copains… Pas de plaques étendues comme plus au sud, mais tout de même. Mais Bernard, décidément inspiré aujourd’hui, décide malgré tout de mettre un petit bout de plastique rouge1 au bout de sa ligne. Résultat, vers 18 h, une bonite suicidaire se laisse prendre et finit en sashimi juste pour l’apéro…

Bon d’accord, ce n’est pas la plus grosse… Mais c’est la première de cette traversée!

La risée Volvo prend le relai durant la nuit, devant la défaillance d’Eole. Quarts tranquilles jusqu’au matin, où une hirondelle apparemment bien fatiguée vient se poser dans le cockpit pendant plus d’une heure avant de repartir.

Puis le vent reprend du tonus ; il semblerait que nous entrions dans les alizés portugais, qui en principe devraient nous accompagner jusqu’au sud du Portugal. Le vent monte autour de 15 nœuds : pour la nuit, nous décidons de prendre un ris de confort, et de réduire un peu le génois. Nous ferons tout de même des pointes à 10 nœuds ! En attendant, un cachalot vient reprendre son souffle à une vingtaine de mètres : magnifique spectacle, mais très éphémère…

Nous rattrapons un voilier de Toulonais qui était parti de Ponta Delgada quelques heures avant nous : un échange à la VHF met un peu d’ambiance. Nous nous verrons peut-être à Gibraltar.

Une petite hirondelle épuisée vient se reposer à bord, avant de repartir plusieurs heures après…

Dimanche 13

Le vent a encore forci, et avant le café du matin, nous prenons un deuxième ris dans la grand-voile. La vitesse se maintient toujours entre 7 et 8 nœuds. Cent soixante-trois milles auront été parcourus ces dernières 24 heures : voici bien longtemps que ceci ne nous était arrivé ! Il nous reste environ 550 milles avant Gibraltar.

Évidemment, toutes ces bonnes choses ont une fin, et il faut tout d’abord relâcher les ris, puis quelque temps après se résoudre à mettre le moteur pour plusieurs heures de pétole le lundi.

Puis le vent reprend, plutôt pas mal : entre 7 et 8 nœuds, sous grand-voile et génois déployés. En début de soirée, nous décidons même de prendre un ris de confort pour passer une nuit tranquille.

Nous décidons ? Ben, c’est-à-dire… Impossible de descendre la grand-voile pour prendre ce ris… Il semble que le chariot de têtière2 soit bloqué en haut du mât. On a beau tirer à trois, rien n’y fait. Il faut se résoudre à grimper là-haut. Comme c’est un exercice très prisé, surtout en mer, le privilège est laissé au captain, avec Bernard au winch et Jacques à la drisse. Claude est monté, la voile est descendue, le chariot démonté et la voile remontée : les rondelles trouvées à Horta n’ont pas fait le poids devant les efforts. Elles se sont pliées et coincées dans la gorge du mât… Du coup, la voile est re-hissée sans chariot, avec deux ris, situation déjà vécue lors de la traversée depuis Pointe à Pitre : on réparera à nouveau à Gibraltar, cette fois un peu plus définitivement si possible.

La nuit se passe tranquillement. Enfin : presque. Si ce n’étaient les Bounty… Bernard : « J’aurai bien mangé un Bounty durant mon quart, mais le sachet était vide… ». Jacques, vestale incontestée de cette friandise : « Mais il y en a d’autres, des sachets ! ». Évidemment enfouis dans les tréfonds d’un équipet. À tel point qu’une légende tenace à bord de Kousk Eol soupçonne le Jacquot de se les planquer sous l’oreiller, les Bounty… En dépit de ses dénégations véhémentes.

Mardi 15

La nuit a été tranquille : mer belle, vent entre dix et douze nœuds, et Kousk Eol entre six et sept nœuds malgré les deux ris dans la grand-voile. Pô pire. Et Gibraltar est à 300 milles. On devrait y arriver jeudi 17 dans la journée en principe.

Nous approchons des routes maritimes : les cibles AIS défilent sur l’ordinateur de bord. Demain, dans la nuit, nous devrions contourner les rails de la côte sud-ouest du Portugal, au cap Sao Vincente. Il faudra être encore plus vigilant…

Avec l’approche du détroit commencent les discussions autour de la stratégie à adopter pour éviter au mieux le courant contraire sortant de Méditerranée, entre 1,5 et 2 nœuds en moyenne selon l’heure par rapport à la marée haute à Gibraltar. À cette discussion s’ajoute celle, récurrente, sur les heures moteur restantes : il ne faudrait pas que le coup de mou d’Éole que nous subissons en ce moment dure trop longtemps !

Heureusement, durant la nuit, le vent se lève venant du sud et permet de remettre les voiles… Du sud ? Mais où sont passés les alizés portugais qui voudraient que nous soyons propulsés par du nord-ouest ? Un changement de temps ? Je pose la question…

Deux pigeons ont tourné autour de Kousk Eol dans la soirée, pour finalement se poser sur les panneaux solaires, visiblement fatigués, et passer la nuit avec nous. Que font-ils aussi loin des côtes ? Une théorie assez récente voudrait que, pour compenser l’envahissement massif de nos décharges même loin au milieu des terres par les goélands, comme mesure de rétorsion, les pigeons prendraient progressivement possession des rivages, et de là, des mers. Et que d’ici quelques années, leurs pattes se palmeraient, leurs plumes se huileraient et leur bec s’allongerait. Et que le phénomène inverse se produirait pour les goélands : certains experts avancent même qu’ils pourraient se mettre à roucouler dans un avenir plus ou moins lointain3.

Revenons à notre traversée. Nous avons maintenant atteint le sud du cap Sao Vincente, et entrons dans le golfe de Cadix4. L’écran du PC de navigation se constelle littéralement de cibles AIS, et la VHF reprend vie. Porte-containers de plus de 200 m, pétroliers, cargos… Ils se retrouvent tous aux abords du détroit. Il faut vraiment rester vigilant, surtout que nous traversons les rails de navigation du sud au nord.

Vers une heure du matin, le 17, nous sommes passés côté nord des rails, après avoir surveillé très attentivement les mouvements des monstres qui nous doublaient ou nous croisaient. La pression retombe.

Le ciel nous fait un petit cadeau : les nuages se dissipent un peu et permettent d’admirer la Voie Lactée, surveillée par la constellation du Scorpion vers le sud. Et au petit jour, nous passons la Punta Marroqui, devant Tarifa : plus qu’une quinzaine de milles avant la marina Alcaidesa, à La Linea, ville espagnole frontière avec Gibraltar.

La côte!
Le rocher…

Évidemment, impossible de terminer sans un petit coup de vent… Et à 11h15, nous sommes amarrés au ponton, à la marina Alcaidesa, juste à côté de Gibraltar, formalités faites : pas de quarantaine cette fois !

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1 Il paraîtrait que ce truc s’appelle un leurre, et que ça s’achète en magasin spécialisé, pourvu qu’on soit équipé d’une gold card.

2 Vous savez, celui qui nous a déjà causé du souci et que nous avions bricolé à Horta …

3 Ne me dites pas que vous venez de lire ces conneries ? Quand même ! Quelle honte ! Vous n’avez vraiment rien de mieux à faire ? Hanouna sur la 8, non ? BHL ? PPDA ? Allons !

4 Vous connaissez la chanson immortalisée par ce grand marin qu’était Luis : « Le golfe de Cadix a des vagues malicieuses, tchik tchik tchik… ».

Traversée Pointe à Pitre-Toulon Mai-Juin 2021 : Les açores

31 mai 2021

18h30 : arrivée dans le port de Horta sur l’île de Faial, la plus à l’ouest des Acores ayant une marina, avec « le » coup de vent de la traversée. 30 nœuds dans les rafales, sous un ciel très humide. Appel sur la VHF à la marina : interdit d’accoster, il faut mouiller l’ancre dans le port en attendant de se faire tester le lendemain : une équipe doit venir nous voir à 9h puis nous conduire sur le lieu des tests à 13h. Apparemment, nous ne sommes pas les seuls dans ce cas : une quinzaine de voiliers sont à l’ancre comme nous.

Horta.

1er juin

L’organisation portugaise est irréprochable : à 9h, un semi-rigide passe au bateau pour prendre l’identité de chacun. Le même semi-rigide repasse à 13h et nous emmène au fond du port de commerce où un centre de test PCR ad-hoc a été installé. Prélèvement effectué, nous sommes ramenés à bord pour attendre les résultats.

Cathy et Béa viennent nous faire des signes depuis le ponton. Curieuse arrivée…

20h40 : les résultats arrivent par email pour Eric, Jacques et Hervé, tous les trois négatifs. Rien pour Claude…

2 juin

Appel à la marina pour demander des explications : « Le test était non conclusif. Donc il doit être fait à nouveau sur le même échantillon… ». Et donc il faut encore attendre à l’ancre… Vive la voile au temps de la covid19 !

11h30, appel de la marina : test OK ! Pas besoin de remuer l’équipage pour aller illico à quai où Cathy et Béa nous attendent. Quai sur lequel on retrouve la « trace » du passage de Kousk Eol en 2017.

Les oeuvres de Nico, Raph et André en 2017…

Dans l’après-midi, avec la voiture louée par Béa, nous allons jusqu’à la pointe ouest de l’île de Faial. Là se trouve un phare rendu inutilisable par une éruption volcanique dans les années soixante : le volcan a surgi devant le phare, le rendant quasi invisible depuis la mer !

Le phare du bout de Faial.
Le volcan devant le phare…

En fin d’après-midi, pour perpétuer la tradition, nous allons prendre une bière chez Peter Café Sport. Ce lieu mythique a dû bien changer ces dernières années : c’est devenu un vrai business, un lieu de passage de tous les touristes passant à Horta, sans beaucoup de charme, avec sa boutique de souvenirs. Plus vraiment le rendez-vous des marins de passage venant échanger et partager leurs expériences, des voyageurs en quête d’un embarquement…

Nous dînerons dans un petit resto à Porto Pim, autre lieu mythique, avec sa petite baie quasi circulaire et son usine à baleines, vestige d’une activité autrefois importante sur l’île.

3 juin : Pico

Un ferry nous emmène en une demi-heure sur l’île voisine de Pico, où nous débarquons à Madalena, à seulement 4 milles. Nous louons deux petites voitures pour visiter l’île qui fait environ 30 km sur 15 km. Le passé volcanique de Pico est très présent. Tout d’abord avec le volcan qui culmine à plus de deux mille mètres, et qu’on ne peut rater, où que l’on soit sur l’île. Et la côte, très inhospitalière, où l’on voit les restes des coulées de lave.

Pico et son volcan.

Particularité de Pico : on y cultive la vigne, et le vin blanc verdelho, bien frais, se laisse boire sans effort, bien frais. Mais ici, point de vastes vignobles : plutôt une multitude de petits enclos de pierres volcaniques abritant chacun un tout petit nombre de pieds de vigne. Le vignoble est classé au patrimoine de l’UNESCO. Le métier de vigneron doit être dur ! Le rouge Terra de Lavas porte bien son nom.

Un vignoble typique à Pico.
Le point culminant de Pico.

Puis nous rentrons vers Horta en fin d’après-midi.

4 juin : vers Ponta Delgada

Nous faisons quelques courses pour cette courte traversée d’un peu plus de 150 milles avec tout le monde à bord : Cathy, Béa, Hervé, Jacques, Eric, Bernard et Claude. Ponta Delgada est la « capitale » de Sao Miguel, la plus orientale des Açores. La météo nous prévoit beau temps et vent d’ouest modéré : nous devrions être au largue, garantie d’une traversée rapide.

Nous empruntons le passage entre les îles de Pico et Sao Jorge dans l’espoir d’apercevoir des cachalots. Ils seront remplacés par quelques dauphins, joueurs comme d’habitude.

Évidemment, comme nous le redoutions, les batteries nous lâchent durant la nuit : il faut mettre le moteur pour les recharger. Nous devons absolument en trouver à Ponta Delgada, avant de partir vers Gibraltar !

En attendant, nous ne traînons pas, et le 5 vers 15h30, nous arrivons devant la capitainerie de la marina de Ponta Delgada. L’administration de la marina est au top : nous sommes attendus, et les papiers sont déjà remplis… Nous allons nous amarrer dans la nouvelle marina. Impensable dans nos régions : il y a plein de places disponibles.

6-9 juin : visite de Sao Miguel

Il nous faut une voiture pour cinq, Béa et Hervé ayant la leur. Nous louons une Polo, mais nous nous voyons finalement attribuer un SUV Mitsubishi, lourd et sous-motorisé… Un challenge se mettra rapidement en place, entre Claude qui fait caler le moteur et Eric qui fait patiner l’embrayage.

La première balade sera vers Sete Cidades, surprenant lac de cratère. Puis Moisteros : plage de sable noir au milieu des rochers. Nous passons visiter Santa Barbara, mignon village un peu isolé sur les hauteurs. Et comme il fait chaud, nous nous arrêtons prendre un pot : 1 € la boisson, bière ou eau gazeuse…

7 juin : virée pour le deuxième lac de cratère, Lagoa Fogo, magnifique. Repas à Ribeira Grande dans un restaurant-cantine, assailli : morcelas (spécialité locale de boudin noir) au menu. Pour digérer, nous marchons vers le Lagoa Congro, lac de cratère encaissé et entouré d’une végétation très dense. « Oui mais on a raté les Lambadas », dixit Cathy.

Partout le long des routes, des hortensias sauvages magnifiques, en grande majorité blancs.

Puis nous rentrons au bateau pour accueillir Bernard qui arrive vers 18h30.

Nous partons faire le tour de la pointe est de l’île de lendemain : Furnas, ses fumerolles et sa cuisine à l’étouffé sous la terre fumante, puis la route sinueuse vers Nordeste, et enfin retour au bateau par le nord.

Le 9 sera une journée récupération : des équipiers et des batteries… Vous vous souvenez des batteries ? Celles sans lesquelles il faut barrer à la mimine la nuit. Eh bien nous avons fini par en trouver : Varta 140 Ah classiques, mais scellées et sans entretien. Ça permettra une traversée vers Gibraltar à trois avec des quarts un peu plus cool sous pilote. Les équipiers, eux, mettent la journée à profit pour visiter Ponta Delgada.

Jeudi 10 juin

C’est le jour du départ pour tout le monde.

Une partie de l’équipage quitte le bord. Cathy, Béa, Hervé et Eric reprennent l’avion pour rentrer en France. Les tests PCR sont faits en catastrophe pour ne pas être bloqués aux aéroports, la communication autour de la protection contre la pandémie étant loin d’être des plus claires.

Tandis que Jacques, Bernard et Claude continuent vers Toulon, par Gibraltar. Mais ceci est une autre histoire…